03
Jeanne et ma mère m’attendaient à la porte d’entrée lorsque, en ce fameux soir de mon retour de Sandusky, le cabriolet pénétra avec fracas dans la cour de la ferme. Mais ce fut seulement le lendemain après-midi que, revenant de faire une commission pour ma mère, je me décidai à ouvrir mon cœur à ma grande amie. Je crois qu’à ce moment-là elle lisait plus loin que moi dans l’avenir, et je n’oublierai jamais ses paroles.
Jeanne venait d’atteindre la plénitude de sa beauté virginale et tirait vanité de son opulente chevelure, qu’elle était en train de sécher au soleil et de démêler à l’aide d’une brosse. À cette époque, je restais assez indifférent à ses charmes ; cependant, si je jette un regard dans le passé, je revois nettement l’éblouissante muse qu’elle était alors.
Ce soir-là, nous étions tous deux assis sous la véranda. Glissant son bras autour de moi, elle me haussa légèrement vers elle et me fit comprendre qu’étant donnée la distance — près de trente-cinq kilomètres de chez nous — je ne devais pas songer à aller en classe à Sandusky.
« Jimmy, ajouta-t-elle pour fréquenter une telle école, il faut beaucoup d’argent. Et comment t’en procurer… ici ? »
Des années plus tard, je compris le désespoir que contenait le ton triste de sa voix. Elle-même avait dû bravement affronter cette horrible nécessité financière, et la brutalité des choses avait renversé ses projets comme des châteaux de cartes. Plus que moi-même, mon adorable Jeanne avait cherché une consolation dans le rêve. En notre village, l’argent représentait une valeur précieuse. Même les années d’abondance, chacun possédait juste de quoi joindre les deux bouts, acheter les vivres, strictement nécessaires, introuvables à la ferme, et les vêtements les plus simples. Pas un dollar à consacrer au superflu, pas un cent pour satisfaire le moindre caprice !
Quant à Jeanne, les portes du monde lui étaient fermées par des barreaux plus solides que de l’acier. La ville ne voulait pas d’elle, n’acceptait pas ses talents. Plus d’une centaine de professions accessibles maintenant aux femmes lui étaient interdites. Rien d’étonnant qu’elle se tînt hésitante, sur le seuil de la vie. Je ne m’en rendais pas compte alors, mais je conçois aujourd’hui combien elle dut souffrir devant une situation sans issue pour elle. Moi, au moins, je pouvais sortir de mon milieu et aider à la réalisation de mes rêves !
S’évertuant à ouvrir pour moi de nouveaux horizons, elle alluma mes espoirs et stimula mon zèle. Il existait d’excellentes écoles à Berlin Heights, à Florence et à Wakeman, me dit-elle, des écoles qui ne le cédaient en rien à celle de Sandusky. Wakeman était une véritable ville, et si peu éloignée de chez nous qu’en promettant à mes parents de travailler ferme et d’économiser, je pourrais peut-être les décider à m’y envoyer. Elle complota avec moi et ne perdit jamais l’occasion de plaider ma cause auprès de mon père.
Jusque-là j’ignorais la valeur de l’argent et peu m’importait d’en posséder. J’évaluais les choses au moyen de poudre et de plomb de chasse. Je savais, certes, que ma mère mettait de côté les œufs pour les échanger contre des articles d’épicerie au marchand ambulant qui passait une fois par semaine ; que nous usions parcimonieusement du beurre et que mon père enfin épargnait sou par sou afin de payer nos impôts et les intérêts de notre hypothèque. Néanmoins, je n’en souffrais pas et notre pauvreté ne m’imposait aucune privation. Je mangeais à mon appétit et j’étais toujours suffisamment habillé. Les circonstances tragiques dans lesquelles nous nous débattions me laissaient indifférent, car j’étais trop jeune pour comprendre toutes les épreuves de mes parents.
Encouragé par Jeanne et stimulé par le souvenir de cette magnifique école de Sandusky, je n’eus plus qu’une idée en tête : y aller faire mes études, et ma mère prit fait et cause pour moi. Sans relâche, elle et Jeanne s’employèrent à vaincre la résistance de mon père. Non qu’il y mît de la mauvaise volonté, mais il prévoyait des difficultés financières insurmontables. Il lui faudrait tant d’argent pour payer les frais de collège ! D’abord, de meilleurs vêtements, puis la pension et mes faux frais. Si notre verger, attaqué si souvent par la gelée, produisait seulement une bonne récolte, il réfléchirait à tout cela, mais pour l’instant il ne pouvait envisager pareille dépense.
Et puis, rien ne valait la maison paternelle pour un jeune garçon. N’étions-nous pas heureux à la ferme ? Les enfants s’en trouvaient mieux de vivre avec leurs parents jusqu’à un certain âge. Lui-même s’était enfui en mer, était devenu une espèce de paria dans la famille, et il redoutait de me livrer si jeune aux hasards de la vie. À présent, je partage le point de vue de mon père et ne l’en aime que davantage.
Àl’automne passa et céda sa place à l’hiver. Redoublant d’ardeur, je fis la chasse aux lièvres et les vendis dix cents la pièce à un commerçant de Florence qui les expédiait en ville. À huit cents mètres de chez nous habitait un nommé Tom Lee, le paysan le plus prospère des environs. Vers le printemps, il me chargea de ramasser des ronces dans ses bois, à raison de vingt-cinq cents l’acre, soit quarante ares. Avant l’été, j’avais réussi à épargner la somme nécessaire pour m’acheter un complet.
Au cours de cette année-là, Jeanne et ma mère conçurent l’idée ingénieuse qui devait réaliser mes rêves. Nous irions nous établir en ville et mon père monterait une boutique de cordonnier. Oui, mais comment abandonner la ferme ? qui s’occuperait, pendant tout l’hiver, de soigner notre vache, les deux chevaux, les cochons et les poules ? Mon grand frère, Ed, qui se destinait aux travaux des champs, s’offrit à rester chez nous jusqu’au printemps. Combien je lui en suis reconnaissant ! Plus tard, il devint l’un des plus fameux arboriculteurs fruitiers du nord de l’Ohio, où il demeura jusqu’à ce qu’il fût appelé en Floride par la culture des citronniers.
Après maintes discussions, qui durèrent tout l’été, nous résolûmes enfin de partir à l’automne pour Wakeman, où ma mère avait passé son enfance et où, jeune fiancée, elle avait dû se morfondre plusieurs années en attendant le retour de mon père, qui participait à la guerre de Sécession.
Jusqu’au dernier moment, il hésitait encore. Qui sait ce que je ferais à l’école de la ville ? Probablement rien que des sottises et son sacrifice demeurerait inutile. Jeanne et ma mère vainquirent ses dernières objections et le coup de grâce fut donné par une lettre de ma sœur Amy, nous proposant de me prendre chez elle à Owosso, où je continuerais mes études. À la pensée de mon éloignement, ma mère se mit à pleurer et, comme toujours en pareil cas, mon père précipita les choses. Il loua une boutique de cordonnier et fixa la date de notre départ. Je vois encore ma mère, le visage tout rouge, emballer nos meubles et tirant des plans pour l’avenir. Cet événement faisait époque dans sa vie autant que dans la mienne.
Le lendemain matin de bonne heure, nous nous mîmes en route pour Wakeman, emmenant avec nous une bonne partie du mobilier. L’Échalas se trouvait là pour me dire adieu. Nous avions le cœur si gros de nous séparer que nous dûmes faire effort pour retenir nos larmes. Jeanne embrassa ma mère et déposa un baiser sur mes joues, puis la voiture s’ébranla le long du chemin désert et poussiéreux qui me conduisait à ma Grande Aventure. Après avoir dépassé notre verger planté de pommiers et l’antique maison de Vincent, nous arrivâmes à l’orée des bois de Bingham d’où j’aperçus, au milieu de la route, l’Échalas agitant son vieux chapeau et, près de lui, Jeanne et nos voisins les Fisher.
Wakeman comptait alors un millier d’habitants et formait le centre commercial d’une vaste contrée agricole. Les trains circulaient jour et nuit sur la grande ligne de la Compagnie du Lake Shore et Michigan Southern. La rue principale déployait une activité qui m’émerveilla. Il y avait deux grands bazars où l’on trouvait de tout, depuis une once de poivre jusqu’à une charrue : des boutiques de moindre importance, épiceries, cordonneries, magasins de confection ; deux modistes, trois forgerons, un établissement de bains avec piscine, et un hôtel ; enfin une tonnellerie fondée cinquante ans auparavant par mon propre grand-père maternel et qui fabriquait encore chaque année des milliers de fûts servant à l’expédition des pommes. Mon changement de milieu était complet. Wakeman éveillait en moi un énorme intérêt cosmopolite.
Dans l’après-midi et la soirée du samedi, ce bourg campagnard prenait l’aspect d’une petite ville. Venus de kilomètres à la ronde, les fermiers attachaient leurs chevaux aux barrières et, la foire terminée, amis et connaissances se réunissaient pour échanger de joyeux propos. On ne voit plus cela de nos jours, où chaque paysan possède son automobile, et le pays ne vaut guère mieux depuis la disparition du « Samedi des fermiers ».
Les mœurs des citadins m’intéressaient beaucoup plus que les visites hebdomadaires des ruraux, dont je connaissais la vie. Mon contact avec la ville élargit mes conceptions du monde qui, jusque-là, se bornait au comté d’Érié et à l’Ouest de l’Amérique, région brumeuse seulement entrevue et où je me proposais d’aller quelque jour chasser le buffle et tuer des Indiens.
À Wakeman, je fis ma première sortie « dans le monde », tiré, cette fois à quatre épingles. Je rencontrai des garçons et des filles d’un genre tout à fait nouveau qui m’invitèrent à jouer chez eux. Certains étaient allés jusqu’à Cleveland, quelques-uns à Buffalo et aux Chutes de Niagara, et un seul d’entre eux à l’Ouest, dont il rapportait de surprenantes histoires.
Le neveu du professeur Scott m’enseigna à jouer de l’harmonica et de la guimbarde, et me lança dans l’affolant tourbillon de la société. À l’occasion de la Saint-Valentin, je poussai l’audace jusqu’à me procurer, pour trois cents, une déclaration d’amour toute imprimée que j’envoyai à ma « bonne amie », dont la présence tangible atténuait momentanément le souvenir de Jeanne. Mes initiales figuraient, en belles majuscules, au verso de la lettre.
Observateur de nature, je remarquai bientôt que les apparences jouaient en ville un rôle considérable et pris à cœur de veiller désormais à certains détails de toilette négligés jusqu’alors. Depuis le jour où une petite fille, égalant en beauté mes princesses de Sandusky, m’envoya gentiment me débarbouiller, jamais plus ma mère n’eut à me reprocher mon cou sale. Je commençai de comprendre à quel point ses recommandations étaient justifiées, et me convainquis que des ongles propres, une cravate nette, des souliers bien cirés et un bain fréquent contribuaient à me rendre plus sympathique aux yeux de mes camarades.
Pendant notre séjour à Wakeman, un astronome vint faire des conférences armé d’une longue lunette en cuivre qui ressemblait à un petit canon.
Il nous révéla les premières merveilles célestes et il essaya de soulever devant nos yeux étonnés le voile de l’univers. Frappé de terreur, j’écoutais avidement les choses que je mourais d’envie d’apprendre : la géographie du ciel pendant la nuit et le nom des étoiles qui scintillaient au firmament. Ce vieillard à barbe grise, mort depuis longtemps sans doute, nous montra que notre terre n’était qu’une des milliers de sphères projetées à travers l’espace, et l’une des plus insignifiantes de l’immense système solaire qu’il nous décrivit en termes accessibles à nos jeunes esprits. Puis il nous fit regarder la lune à travers son télescope. Nous contemplâmes, en effet, les montagnes, les déserts et les grandes vallées de cet autre monde. Jamais je n’ai oublié le frisson que j’éprouvai à la vue de ce miracle.
Une nouvelle conception de Dieu s’imposa lentement à moi. Auparavant, je croyais sincèrement que toute sa création se bornait à notre machine ronde et à l’homme destiné à régner sur elle. Tous les êtres étaient exclusivement créés pour notre usage. Dieu avait choisi notre planète comme centre de l’univers, tout le reste se limitant au soleil, à la lune et aux étoiles visibles, ne prenait aucune importance dans ce plan où la terre et les hommes constituaient l’unique souci du Créateur. Dieu avait numéroté chacun de mes cheveux et permis le vol du moineau, non point par un effet de sa prodigieuse bonté, mais simplement parce que cela faisait partie d’un vaste système suivant lequel la moindre de nos pensées, le plus petit de nos actes, inscrits à notre compte personnel, seraient réglés au terrible jour du jugement, où tous — hommes et femmes — recevrions une magnifique récompense ou un châtiment éternel. Or, ce Dieu dont les décrets me paraissaient si austères et si impitoyables, devenait maintenant à mes yeux non seulement un personnage intéressant, mais fascinateur. Entre nous pouvaient exister des relations amicales, voire affectueuses. Mon admiration pour Celui qui avait créé ce vaste monde contemplé par moi au télescope devait bannir à jamais chez moi la crainte que l’Église m’avait inspirée à son sujet.
Cette nouvelle manière de comprendre la divinité semblera à d’aucuns non moins étrange que la révolution opérée en mon jeune esprit. Ce fut le premier pas — indispensable — vers l’édification d’une foi profonde et durable qui m’embellit la vie et me permet de considérer la mort comme un joyeux intermède séparant une magnifique période de mon existence d’une autre plus séduisante encore. Je commençais à me libérer des ténèbres infernales.
L’hiver passa beaucoup trop rapidement, à mon gré.
Je ne sache pas avoir acquis, à l’école de Wakeman, plus de connaissances que Mme Bacon m’eut inculquées si j’étais demeuré sous sa tutelle. Cependant, dans cette imposante maison de bois de deux étages, les maîtres formèrent peu à peu mon éducation. Grâce à d’excellents principes, je finis par me rendre compte que l’instruction livresque ne comptait pas uniquement et j’essayai de penser par moi-même et de voir clair dans la vie. Jamais je n’aurais obtenu pareil résultat à l’école. Ici, à Wakeman, je faisais pour la première fois de réels progrès.
Au mois de mai, nous retournâmes à la ferme.
Après une semaine de préparatifs qui ramenèrent mes pensées vers les grands bois, les champs et le fond des ruisseaux, mon frère Ed vint nous chercher avec notre chariot. Lui et mon père montèrent par-dessus l’énorme chargement de meubles et je les suivis à pied malgré les objurgations de ma mère, qui insistait pour que je l’accompagnasse dans le cabriolet. Ed avait amené mon chien Jack et nous gambadâmes ensemble pendant presque tout le trajet, soit une distance d’au moins douze kilomètres.
Notre retour s’effectua par une magnifique journée. Dans le ciel d’azur erraient, çà et là, des panaches de nuages. Un parfum printanier flottait dans l’air et la brise répandait l’odeur de l’herbe naissante et des bourgeons prêts à éclater. Partout l’on voyait des flaques et de minces filets d’eau étincelant au soleil. Les grenouilles des prés coassaient en chœur, les rossignols lançaient leurs chants d’amour, les geais et les piverts nous appelaient des arbres.
Dès l’aube, l’Échalas guettait notre arrivée. À peine eut-il entendu notre voiture grincer au tournant du chemin dans le bois de Bingham qu’il courut à notre rencontre sur la grande route, en agitant un vieux chapeau de feutre.
« Bonjour, l’Échalas !
— Bonjour, le Lâcheur ! »
Nous n’en dîmes pas davantage. Sans même échanger une poignée de main, nous nous regardâmes, la face élargie d’un sourire. Puis :
« Enfin, te voilà de retour ?
— Oui, mon vieux. »
Ce fut tout. Ensuite nous marchâmes ensemble derrière la voiture et la conversation reprit un ton moins laconique.
Ma mère nous avait devancés à la maison et Jeanne lui offrait déjà son aide. Qu’elle était grandie et devenue belle depuis notre séparation de quelques mois ! Mon cœur tressaillit lorsqu’elle me prit dans ses bras et m’embrassa. Je retrouvais ma Jeanne bien changée ; c’était une vraie femme à présent.
Impression éphémère : Jeanne reprit bientôt sa place dans ma vie, mais je cessai de la taquiner et de lui jouer de vilains tours. Dès le lendemain, nous nous asseyions sous notre véranda et bavardions ensemble comme naguère. Avec quelque hésitation je lui fis part des désirs qui me tourmentaient depuis le jour où, à Wakeman, j’étais entré dans la petite boutique d’une brave vieille à cheveux blancs qui tenait tout un stock de magazines. Mon âme s’exaltait à mesure que je parcourais ces périodiques sur la longue table où ils étaient étalés. Pas un jour ne s’écoulait sans que je leur fisse une petite visite. Mon cœur battait plus fort lorsque je lisais le nom des écrivains, et leurs magnifiques histoires me laissaient rêveur. Vers la fin de cet hiver-là, j’avais pris mon courage à deux mains et écrit à quelques-uns des directeurs, qui m’avaient encouragé de deux ou trois réponses.
Jeanne me comprit tout de suite.
Àmes yeux, elle était l’unique personne au monde — sans en excepter même ma jolie maman — capable de se rendre compte que le démon d’écrire s’était emparé de moi et guiderait désormais ma destinée.
Certes, je revoyais, dans mes relations, mainte jeune fille douée, comme Jeanne, de grâce et de beauté, mais nulle d’entre elles ne possédait une intelligence si pénétrante. Il est difficile de briser l’idéal d’un gamin.
Un instant la gravité de ses traits s’effaça : elle esquissa un sourire et ses yeux bleus étincelèrent tandis qu’elle levait les bras et tendait vers la chaleur du soleil sa brillante chevelure.
« Il faut travailler plus dur que jamais, Jimmy. J’espère qu’un jour tu me choisiras comme l’héroïne d’un de tes romans, n’est-ce pas ? »
Ces paroles optimistes et pleines d’encouragement tombèrent-elles sur moi aussi naturellement qu’une douce ondée d’avril, ou Jeanne, voyant très loin dans l’avenir, me pressa-t-elle, en toute connaissance de cause, de suivre la voie que j’avais délibérément choisie ? Je l’ignore. Toujours est-il que je ne saurais compter les fois où son nom figure dans les pages de mes livres.
En toute équité, la vie devait combler Jeanne de bonheur ; je souhaitais du moins qu’il en fût ainsi. Ma petite amie d’autrefois se rappelle-t-elle parfois les moments heureux de notre jeunesse où j’étais « Jimmy » pour elle et que je l’appelais « Jeanne la siffleuse » ?