04
Notre séjour en ville avait opéré en moi une transformation dynamique et allait me permettre de gagner ces régions idéales entrevues à Sandusky. Durant ces quelques mois passés à Wakeman, un nouvel instinct me poussait à quitter sans retard nos champs caillouteux et nos forêts. Non que j’eusse rougi de notre humble foyer ou que les privations inhérentes à notre vie de pionniers commençassent à me peser. Il me semble plutôt que je cherchais inconsciemment à atteindre un but confus, irréalisable, et j’étais attiré avec la même force que l’aiguille de la boussole vers le pôle magnétique.
Je ne comprenais pas ce désir qui grandissait en moi. Jamais je n’avais, auparavant, goûté à ce point les manifestations de la nature : néanmoins une ardeur constante, irrésistible, m’incitait à retourner en ville à l’automne suivant pour y continuer mes études. J’eus beau m’évertuer à faire partager mon enthousiasme à l’Échalas au cours de nos vagabondages dans la campagne ; ce fut peine perdue.
Il s’animait jusqu’à l’éloquence lorsqu’il se mettait à me raconter ses aventures de chasse durant mon absence, et demeurait froid dès que j’essayais de lui faire admirer le spectacle du ciel étoilé, tel que me l’avait montré l’astronome de Wakeman. Il lui était impossible de concevoir ce besoin d’abandonner de nouveau nos balades pour aller m’enfermer dans une classe, et, à vrai dire, je n’aurais pu davantage lui expliquer ce qui se passait en moi.
Quoi qu’il en fût, cette envie ne cessait de me consumer. Comme pour exaucer mes vœux, ma sœur arriva du lointain Michigan avec l’intention de passer l’été avec nous et finit par renverser les dernières objections de ma mère à mon sujet. Il fut décidé que je retournerais avec Amy à Owosso et entrerais au collège à la réouverture des classes.
« Cette fois, on ne te reverra plus », soupira l’Échalas lorsqu’il apprit mon départ pour cette ville située à trois cents kilomètres de chez nous.
Il faillit en perdre le souffle, car en ce temps-là un kilomètre semblait long à un gosse ; de plus, Owosso se trouvait à l’autre bout des États-Unis. À mesure que s’approchait l’heure de la séparation, des larmes embuaient les yeux de ma pauvre mère, et elle tentait bravement de les refouler. Mon père, lui, prenait un visage plus grave et mon chien Jack me suivait partout, calme et silencieux comme s’il pressentait une affreuse tragédie, et ses gros yeux bruns semblaient me supplier de ne pas l’abandonner une fois de plus.
Le jour fixé et à l’heure dite, une voiture vint se ranger devant la porte. J’y pris place, vêtu d’un costume neuf confectionné à la maison et fier de porter pour la première fois un long pantalon. J’étais prêt à affronter l’un des événements qui laissèrent dans ma vie une marque indélébile.
« On me vole mon petit garçon ! », sanglotait maman, et Jeanne se mit à pleurer elle aussi.
Des larmes brûlantes emplirent mes yeux au point que je distinguais à peine mes êtres chers. Mais ma sœur Amy réconforta tout le monde de ses bonnes paroles et, au moment où le cabriolet démarrait, l’Échalas me cria, d’une voix triste :
« Au revoir. Je ne te reverrai plus ! »
Je n’essaierai pas d’expliquer comment mon camarade pouvait deviner que mon absence de quelques mois se prolongerait en années. Lorsqu’il m’arrive de jeter un regard en arrière, je comprends maintenant avec quelle mystérieuse et infaillible sûreté notre destin chevauche l’orage et monte sur les ailes du vent. Si j’avais su que le train, quittant la petite gare de Ceylon, me séparait pour toujours du berceau de mon enfance, j’eusse été incapable de supporter si allègrement le long trajet jusqu’à la vieille station du Michigan Central, située à deux pâtés de maisons du lieu de ma naissance et dans les parages duquel mon ami Charles Miller et moi jouions si souvent.
Le lendemain de notre arrivée, ma sœur me fit visiter la ville. J’eus l’impression qu’elle ouvrait devant mes yeux un ancien coffre et enlevait la poussière des images depuis longtemps oubliées. Sept ans représentent un temps considérable dans l’esprit d’un petit garçon !
Notre vieille maison s’était transformée en auberge et dans la chambre qui m’avait vu naître se divertissait un groupe de commis voyageurs. Plus de noyers dans les rues, et sur le pré communal, à la place des grands sapins, se dressaient à présent des magasins et des maisons d’habitation. Personne ne savait ce qu’était devenu Charles Miller après la mort de son père. L’usine Wood, qui fabriquait des manches pour instruments aratoires, n’avait pas changé un brin : je la retrouvai, toujours entourée d’énormes piles de rondins de chêne, à l’extrémité desquels la résine suintait et se coagulait comme autrefois. Kate Russell, dont la tournure extravagante m’incitait à grimper à cheval, m’apporta une tarte le tout premier jour de mon arrivée. La magnifique Shiawassee, cette rivière qui hanta mes rêves bien des années plus tard, traversait toujours la ville en courbes gracieuses, et ses eaux miroitantes m’invitaient plus que jamais à la nage et à la pêche.
Owosso est maintenant une coquette petite ville de plus de huit mille habitants. Je l’ai toujours considérée comme « ma patrie », de nombreux liens m’y rattachent et je ne manque jamais d’y revenir de temps à autre, en quelque lieu éloigné que je me trouve. À Owosso, j’accomplirai le terme de mon voyage.
Malgré la pauvreté et les privations que peuvent évoquer le pays natal, on lui conserve toute la vie une petite place dans son cœur. J’éprouvai quelque solitude au début ; mais peu à peu notre vieille ferme de l’Ohio, mon camarade l’Échalas et Jeanne s’estompèrent dans mon esprit. De l’époque où j’empilais bravement mes pierres sous la chaleur insupportable se dégagea au bout d’un certain temps comme un parfum de lavande ou le charme d’une antique dentelle.
La plus tenace de mes affections d’enfant me ramena irrésistiblement vers les berges de la Shiawassee. La rivière s’empara de tout mon être. Mes souvenirs d’autrefois affluèrent comme une volée d’oiseaux. Je retrouvais le cours d’eau qui s’était déroulé tel un fil d’argent à travers ma vie subconsciente, il allait devenir mon fidèle compagnon dans la joie et dans la peine, il dirigerait mes pas vers l’Aventure et me pousserait à tenter de grandes choses. Sans plus tarder, je composai un conte sur ma rivière et j’avertis l’Échalas, dans une de nos lettres, que nous nous y embarquerions quand le jour viendrait pour nous de partir à la conquête de la renommée et de la fortune.
Rien ne révèle mieux à l’homme le caractère sublime de la vie et ne lui inspire plus de courage et de foi qu’une rivière sautillant au soleil, chantant dans les rapides, contournant des obstacles insurmontables, et calme à travers les solitudes. Tel était la Shiawassee, qui coulait, fraîche et limpide, avec toute la noblesse d’un grand fleuve. Plût à Dieu que la rapacité et l’égoïsme du commerce moderne l’eussent épargnée ! Car rien n’est sacré aux seigneurs de la mercante ! Néanmoins, le doux souvenir de la Shiawassee de mon enfance me réconforte à certaines heures. Quand je m’évanouirai dans le crépuscule de la mort, l’esprit de ma rivière emportera mon âme vers cette existence magnifique où, selon mes croyances, j’entrerai avec allégresse.
Peu de temps après, ma sœur me conduisit chez Fred Janette, ce jeune auteur qui avait examiné avec quelque intérêt mes premières élucubrations littéraires, et dont je dévorais tous les romans publiés par lui dans le magazine. Arrivé devant sa porte, je tremblais d’émoi à la pensée de voir un de ces surhommes qui écrivaient des histoires, imprimées ensuite dans les journaux. Sa maisonnette de plain-pied, à l’ancienne mode, me fit l’aspect d’un palais. La porte fut ouverte par un grand Français barbu, que je devais considérer plus tard presque comme un père, puis une femme rondelette, aux cheveux blancs, qui maintenant tient une place dans mon cœur tout à côté de celle de ma mère, vint nous saluer.
Pendant que ma sœur, nullement effrayée en présence de si augustes personnages, riait et bavardait, j’entendais le rapide tic tac d’une machine à écrire qui sortait d’une pièce située au fond du vestibule. Depuis, j’ai rencontré dans le monde bien des savants et sommités littéraires, des princes et même des rois, mais si je les voyais en ce moment agenouillés devant moi, mon hommage ne serait rien comparé à celui que je me préparais à déposer aux pieds de mon grand homme.
« Fred est en train de terminer un chapitre de son roman. Il vous prie d’attendre un peu », nous annonça sa mère au bout d’un instant.
Quelques minutes après, le bruit de la machine à écrire cessa, la porte s’ouvrit et le fameux écrivain apparut à mes yeux. D’une phrase il renversa toutes les barrières entre nous et dissipa instantanément mes craintes. S’avançant de cette allure nerveuse et rapide qui lui est caractéristique, il sourit, me saisit les mains et s’écria :
« Ah ! voici notre jeune auteur ! »
Fred me conduisit ensuite dans son bureau, encombré de livres, de papiers et de pages dactylographiées. Il m’y garda une heure, me montra un chèque de trois cents dollars que le directeur des Jours dorés venait de lui envoyer, m’expliqua son travail actuel et comment il procédait.
Songez donc ! On le payait trois cents dollars pour des mots — de simples mots — qu’il sortait de sa tête sans débourser un cent ! Il m’avait appelé « jeune auteur » et assuré maintes et maintes fois que j’atteindrais sûrement le succès si je m’appliquais de tout mon cœur au métier d’écrivain. Le prodigieux avenir qu’il déploya devant mes yeux émerveillés fit courir pendant des mois mon sang dans mes veines.
Le grand homme eut le tact de ne pas me traiter en petit garçon. Dès notre première entrevue, il m’accepta comme camarade, me pria de revenir souvent le voir et me témoigna une amitié que j’apprécie depuis de nombreuses années.
Est-il possible que moi-même, à mon tour, j’éveille pareil enthousiasme chez les jeunes gens qui, poussés par quelque mystérieuse raison, me rendent visite ? Se peut-il vraiment que je fasse vibrer leurs cordes sensibles comme cet écrivain fit vibrer les miennes ? Dieu me garde de leur refuser l’aide et les encouragements nécessaires, s’il est en mon pouvoir de leur accorder cette faveur.
Bien que ne perdant pas de vue la nécessité d’étudier pour devenir un grand auteur, je vis arriver trop tôt la rentrée. Je ne parviens pas encore à m’expliquer mon ardent désir d’entrer à l’école, alors que je la trouvais si ennuyeuse une fois installé à mon pupitre. Suivant mes progrès accomplis sous la férule de Mme Bacon et à Wakeman, je fus placé en sixième et montai petit à petit jusqu’en première, mais tout en comprenant l’importance des études, je n’ai jamais pu surmonter mon aversion pour le collège.
Je fis le désespoir de Miss Curliss, mon professeur d’algèbre. Le petit M. Chaffee déclara un jour que ma tête vide constituait le phénomène de l’École secondaire d’Owosso. Miss Needies me considérait comme un cancre. Mes aventures scolaires furent à ce point horribles qu’aujourd’hui encore je les revois dans mes cauchemars. Sans la présence de Miss Boyce, délicieusement jolie, et de Miss Bartrem, qui montrait à mon égard une patience angélique, mon séjour au collège d’Owosso eût été un véritable enfer.
Je dois à la bonne humeur de ces deux charmantes femmes, à l’intérêt qu’elles me témoignèrent, le peu que j’appris à Owosso. Le professeur Austin, le principal, s’amusait volontiers de mes escapades le long de la rivière ; néanmoins il me dit, un jour, que si l’on donnait un prix de bêtise, il me l’octroierait sans balancer.
Dès le début, la Shiawassee se révéla comme mon véritable professeur et l’ange gardien de ma destinée. Par beau ou mauvais temps, en n’importe quelle saison, je me levais à l’aube pour aller visiter sur les berges mes trappes à rats musqués et à martres, dont je prenais des vingtaines entre les ponts de Washington et d’Oliver Streets, soit une distance d’environ huit cents mètres du centre de la ville. À ma seconde année de classe à Owosso, la rivière m’avait entièrement accaparé. Je possédais tout un attirail de trappes, un fusil et une pirogue indienne creusée dans un tronc d’arbre.
Sous mon épiderme blanc, j’étais moi-même presque un Indien. En dehors des heures de classe, j’écrivais des récits d’aventures et, sans nul intention mauvaise de ma part, je compliquais singulièrement la tâche de mes professeurs. Fréquemment j’étais appelé au bureau directorial pour justifier mes absences ou retards en classe, et le fait que j’étais debout avant le réveil et prêt pour l’école, alors que la plupart de mes compagnons dormaient encore, ne suffisait pas à me disculper. Je me rappelle qu’une fois je regagnai mon banc sur la pointe des pieds au milieu d’une prière récitée par le professeur Austin ; celui-ci, en m’apercevant, termina ainsi son invocation : « Mon Dieu, je te rends grâce d’avoir daigné nous rendre, ce matin, notre Nemrod sain et sauf. » À partir de ce jour-là, on me donna ce sobriquet.
Mon beau-frère m’ayant offert le choix entre un voyage à l’Exposition universelle de Chicago ou un fusil de chasse, j’acceptai sans hésitation le fusil, après quoi j’explorai les bois bien loin en amont de la Shiawassee. Nous nous trouvions alors au cœur d’une magnifique contrée primitive. D’immenses étendues de forêts s’avançaient presque jusqu’à nos portes, et à l’endroit où s’élève actuellement la raffinerie, avec ses cheminées vomissant la fumée dans le ciel, commençaient mes terrains de chasse préférés. Les lièvres et les écureuils abondaient et de même les perdrix, presque comme à l’époque des pionniers, et toutes sortes de petits animaux à fourrure vivaient dans la forêt et au bord des petits ruisseaux, affluents de notre rivière. En face de chez nous, pour ainsi dire, on découvrait une réplique du séduisant « pays du Nord » ce paradis de mes rêves, car les bois devenaient plus sauvages à mesure que j’y pénétrais et ils m’attiraient irrésistiblement vers la grande aventure.
J’allai passer mes vacances à la maison paternelle en compagnie de ma sœur Amy. Vers la fin de l’hiver, ma mère, se morfondant loin de son Jimmy, mon père prévint Amy qu’on attendait mon retour prochain à la ferme, à moins que lui-même ne trouvât un moyen quelconque de réunir la famille à Owosso, et il se promettait de mettre tout en œuvre pour s’installer cette fois définitivement dans cette ville. Pauvre vieux papa ! Sans récriminer il avait dû, sept années auparavant, contraint par les événements, quitter ses vieux amis d’Owosso et se plier à un terrible sacrifice !
Ma sœur pleura de joie et je joignis ses larmes aux siennes, sans trop comprendre pourquoi. Tiraillé entre la rivière et la ferme, je ne savais au juste si je préférais poursuivre ma nouvelle vie ou retourner vers l’Échalas, Jeanne et mon vieux chien Jack. La question fut tranchée par ma mère et Amy. Au printemps, mes parents et ma sœur Cora arrivèrent avec armes et bagages, et père monta une échoppe de savetier, qu’il fit peindre en rouge, entre le vieil hôtel de ville et l’antique et pittoresque armurerie Merrick Blair. Mon frère Ed restait à la ferme, et comme je m’étonnais de l’absence de Jack, ma mère dut m’avouer la vérité : mon pauvre chien était mort un mois après mon départ et on l’avait enterré sous le gros pommier.
Des années durant, mon père raccommoda les chaussures à l’ancienne mode, c’est-à-dire avec une alêne, du ligneul et des formes en bois. Il ne rechignait jamais à la besogne, qu’il accomplissait de son mieux, et se montrait critique impitoyable envers lui-même. Malgré son humble situation, il sut toujours gagner l’estime de ses concitoyens. Souvent je l’ai vu s’écarter, chapeau en main, pour céder la place aux femmes, et pas une fois je ne l’ai entendu jurer ou tenir des propos grossiers.
Il blanchit sous le harnais, mais il resta toujours droit comme un « i », tenant la tête haute et supportant ses maux en patience. Je ne crois pas qu’il soit possible, pour un fils, d’avoir quotidiennement un meilleur exemple sous les yeux.
Toute cette tranche de mon existence s’écoulait sans événements marquants. Bien entendu, la rivière occupait toujours la première place ; en dehors de cela, je suivais les exercices physiques au patronage de l’École du dimanche ; je m’entraînais à la boxe dans la grange des Bigelow et prenais part aux fréquentes batailles qui mettaient aux prises les garçons de l’Est de la ville avec ceux du quartier Ouest, pour des motifs dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Comme la plupart de mes camarades, je faisais de petites corvées habituelles à la maison, et chaque samedi Fred Crowe m’employait dans son magasin pour un salaire de cinquante cents.
J’adorais la chasse, la pêche, le football, le patinage, le tobogan et en général tous les sports réclamant une grande activité corporelle. Ajoutez à cela « ma rivière » et le temps consacré à la littérature, et vous comprendrez que je ne connaissais pas l’ennui.
Les petites filles jouèrent un rôle insignifiant dans ma vie. Une fois pourtant, je pris mon courage à deux mains et priai ma jeune voisine, Nell Carpenter, de m’accompagner à une soirée enfantine chez Vera Haskell. D’un commun accord, nous nous séparâmes à quelques pâtés de maisons plus loin, chacun allant de son côté, et à l’heure du départ nous filâmes à l’anglaise pour nous retrouver à l’endroit où nous nous étions quittés précédemment. Tout cela afin qu’on ne remarquât point notre grande amitié. Une autre fois, mon copain Ernie Gould et moi poussâmes l’audace jusqu’à nous rendre à la demeure de Florence Ayers ; mais celle-ci, dès qu’elle nous aperçut, rentra chez elle et nous ferma la porte au nez. À cette époque de Don Juan et de Dulcinées en herbe, ma gaucherie paraîtra sans doute incompréhensible à mes jeunes lecteurs, mais je ne différais guère de mes autres camarades. Les intrigues amoureuses et les amusements frivoles étaient le dernier de nos soucis.
Peu après le retour de mes parents à Owosso, mon père acheta une petite maison modeste sur la courbe de la rivière qui entoure ma propriété actuelle. Maman m’y prépara une chambre où elle mit une table et une chaise. Mon père m’acheta une machine à écrire d’occasion, la plaça sur le châssis d’une vieille machine à coudre hors d’usage, et recouvrit le tout d’une toile cirée jaune.
Enfin ils commençaient à voir le pays de mes rêves, dont je leur avais timidement entrouvert la porte cinq ans auparavant ! Je les y accueillis avec empressement. À partir de ce jour-là, ils prirent eux-mêmes plaisir à monter dans mon sanctuaire où je leur lisais les histoires que je composais. Mon père hochait gravement la tête en me disant :
« Bien, Jimmy, c’est bien ! » Chaque fois que je pénètre dans cette pièce, il me semble entendre ses réflexions et voir encore les larmes de joie sur le visage de ma mère. Ils m’écoutaient avec ferveur tandis que, d’une voix frémissante d’émotion, je leur présentais les personnages enfantins issus de mon cerveau et que la magie des mots essayait de rendre vivants.
L’intérêt qu’ils prirent à mon travail de prédilection ne se démentit jamais et ils me prodiguèrent leurs encouragements sans se lasser pendant toutes ces années d’apprentissage. Même lorsque je me fus taillé une place parmi les auteurs les plus connus des États-Unis, mon père continua de se montrer un camarade envers moi et ma mère demeura la précieuse conseillère à qui je confiais mes soucis, mes joies et tous mes plans d’avenir.
Fréquemment je lui ouvrais mon cœur et lui dévoilais mes pensées les plus intimes. Elle m’aidait à échafauder mes romans, souvent ses critiques et ses suggestions m’aidaient à sortir de difficultés inextricables. Les liens qui m’unissaient à ma mère étaient à toute épreuve ; lorsqu’elle mourut, bien que depuis des mois l’ange sinistre rôdât dans nos parages, il me sembla que soudain les ténèbres recouvraient un monde sur lequel le soleil ne brillerait plus jamais. Après la publication de mon roman L’Homme de l’Alaska (The Alaskan), mes nouvelles œuvres comportèrent certaines lacunes qui échappèrent aux critiques littéraires. Le jour où ma pauvre mère descendit dans la tombe, elle emporta avec elle une partie de mon cœur.
Avant que mes parents m’eussent aménagé ce petit bureau dans notre vieille demeure de John Street, j’écrivais ma prose au crayon sur tout le papier me tombant sous la main, le plus souvent du papier d’emballage que je découpais en feuilles. Voilà quelques années, je détruisis une grande partie de mes anciens manuscrits, mais il m’en reste encore une pleine caisse. Âgé de quinze ans à peine, j’avais composé plus de cent nouvelles d’une longueur de cinq cents à vingt mille mots. Quand de jeunes auteurs, l’âme découragée, se lamentent devant moi sur leur demi-douzaine de contes partout refusés, je voudrais leur faire descendre l’escalier en colimaçon qui mène dans les caves de ma demeure et leur montrer les témoins muets de mes années difficiles, avant le jour mémorable où je reçus un chèque de cinq dollars pour ma première nouvelle, intitulée « La défaite de Shako ».
Elle parut dans notre journal local L’Argus et me fut inspirée au cours d’excursions que je fis, en compagnie de mon beau-frère, dans les environs de Chesaning, ou subsiste encore le fond desséché d’une ancienne rivière. À cet endroit, appelé les « Bancs de sable de Shako », la tradition veut qu’un chef indien dénommé Shako ait été annihilé avec toute son armée après une sanglante bataille. George Campbell, alors propriétaire et directeur de l’Argus, publia la nouvelle précédée de mon nom James Curwood, en grosses capitales. Il ne songeait guère qu’elle susciterait à Owosso une sensation presque égale à celle que créa Sullivan, un cruel assassin, le jour où la population l’enleva de sa prison à Corunna, à cinq kilomètres de là, pour le lyncher.
Depuis quelque temps, un certain Joplin, vétérinaire et loueur de chevaux à Owosso, nourrissait une haine tenace contre mon père. Un de nos voisins, Dave Blair, lui demanda, histoire de rire, son opinion sur « la nouvelle du vieux Curwood parue dans l’Argus ». Comme je porte le même prénom que mon père, le vétérinaire en conclut naturellement que James Curwood père était le responsable de cette prose insipide. Il s’assit aussitôt à sa table et se mit à attaquer mon père, sa malheureuse victime, d’une plume chauffée à blanc et trempée dans le vitriol.
George Campbell, homme calme et pondéré s’il en fut, mais aimant la plaisanterie, publia l’article de Joplin. Bien que le vétérinaire racontât à tout venant qu’il attaquait mon père, ses brocards s’adressaient en réalité à moi, auteur de la nouvelle.
Joplin la qualifia de « mélange d’âneries et de radotages qui sont une insulte à la ville et une atteinte portée à l’intelligence de nos concitoyens ». Et le reste à l’avenant. Je fus soudain précipité de mon trône de gloire dans un sombre abîme de mélancolie. Mais le bon George Campbell, sachant que « la critique forme l’écrivain », s’amusa de sa propre farce, qui rebondit sur lui-même : des vingtaines de lecteurs indignés protestèrent par lettres contre Jim Joplin qui, tel un Goliath vengeur, s’en prenait lâchement à un faible écolier. Devant ce tollé général, Joplin rentra piteusement dans sa coquille et apprit ainsi que c’était moi, et non mon père, l’auteur de la « Défaite de Shako ».
Vint ensuite le commentaire épique de Fred Janette, retour de New York, et qui traita Joplin d’âne bâté. Fred signa son article de son propre nom, déjà célèbre à nos yeux, et ses paroles cinglantes déchaînèrent un nouvel orage dans notre ville de huit mille habitants. Une bonne partie d’entre eux prirent part à la controverse et envoyèrent leur avis à l’Argus. Mon nom fut reproduit dans les journaux d’Owosso, et un beau jour le Journal de Detroit me demanda de lui envoyer une nouvelle.
Grâces te soient rendues, Fred ! Le premier tu m’as encouragé à écrire, et le premier tu m’as élevé presque à la gloire. Comment m’acquitterai-je jamais de la magnifique défense prise par toi, le 21 novembre 1894, en faveur du timide Jimmy Curwood, ainsi qu’en témoigne la coupure jaunie de l’Argus étalée sur mon bureau au moment où j’écris ces lignes.
La veille encore, j’étais moins que rien, un présomptueux gamin en mal d’être imprimé et qui s’était montré incapable d’atteindre les sommets vers lesquels il aspirait, car je l’avoue aujourd’hui sans honte, « La Défaite de Shako » n’était certes pas un chef-d’œuvre, même pour un écolier. Mais un hardi champion était entré en lice et m’avait fait gagner les cimes glorieuses. Presque toute la population d’Owosso savait qu’un jeune garçon, Jimmy Curwood, habitait John Street et possédait en lui l’étoffe d’un grand auteur. Ma renommée s’était répandue jusqu’à Corunna, à Maurice et à Perry, de fait dans tous les coins de la région où l’Argus comptait deux mille abonnés.
Cependant, ce fut la lettre du Journal de Detroit qui me transporta au pinacle du bonheur. Sans tarder, je lui envoyai un certain nombre d’autres contes, parmi lesquels la rédaction publia : « Le dernier coup de Pontiac » et « L’Ange du ciel ». Le solennel hommage rendu à mon talent m’enveloppa d’un halo de gloire, mais ne me rapporta pas un cent. Je me décidai ensuite à émouvoir l’âme des grandes personnes, au lieu de me confiner aux romans pour enfants, et mis en scène des personnages mondains, avec leurs amours. Abandonnant mes descriptions de forêts et de ruisseaux, je produisis un drame poignant que je croyais être le summum de l’art littéraire et auquel je donnai le titre suggestif de : « La fille aux lèvres précoces et aux cheveux d’ébène ». Je me proposais de le reproduire ici pour permettre aux jeunes écrivains de comparer cette élucubration avec mes œuvres postérieures et d’y puiser dans cet exemple tous les enseignements nécessaires ; cependant un jugement plus rassis m’a convaincu qu’il valait mieux laisser dans l’ombre ce médiocre produit littéraire dû à l’imagination d’un simple gamin secondé par un dictionnaire et un excellent recueil de synonymes. Peut-être quelque critique mal intentionné découvrira-t-il un jour ces pages tombées depuis longtemps dans l’oubli ; en tout cas, qu’il ne compte pas sur moi pour l’y aider.
Quelques jours après la publication de « La fille aux lèvres précoces et aux cheveux d’ébène » dans le Journal de Detroit, Fred Janette, revenu de New York, m’emmena dans son antre, et d’un ton très sérieux, m’avertit que je faisais fausse route. Il me fit comprendre que je ne devais pas espérer une rétribution pour mes romans avant un temps considérable, et me conseilla de revenir aux histoires destinées à la jeunesse. Ce même hiver, j’en composai deux, d’environ vingt mille mots chacune : « Les cinq rebelles » et « La carabine des montagnes », dont je montre parfois les manuscrits, griffonnés au crayon et jaunis par l’âge, aux jeunes amis que je veux mettre en garde contre le mauvais style. Inutile d’ajouter que ces chefs-d’œuvre ne virent jamais le jour.
Mon amour inné d’écrire, stimulé par mes parents, se développa encore. D’autre part, Fred et sa mère s’évertuèrent à guider mon inépuisable énergie et ma vive imagination. Dès lors, je ne doutais plus que je foulais la route du succès, mais je n’en soupçonnais ni la longueur ni les efforts qui me restaient à accomplir pour atteindre le but.
Je ne crois pas à la seule vertu de la prière ; néanmoins, pendant toutes ces années de labeur, j’invoquai silencieusement le ciel avec l’espérance de me voir enfin publié un jour. Doué d’une patience à toute épreuve, je surmontai résolument mes accès de découragement chaque fois que mes manuscrits m’étaient retournés, et on me les renvoyait hélas les uns après les autres. Je finis par comprendre que, pour gagner la partie, il ne fallait pas flancher un seul instant ; de surcroît, j’avais tort de m’attaquer en premier lieu aux grands périodiques où je ne pénétrerais que par miracle.
Mes nouvelles à peines terminées, je les expédiais aux magazines, et dès que l’une me revenait, je l’adressais ailleurs. Le jour arriva où une vingtaine de manuscrits se baladaient sur les chemins du hasard, car je persistais à croire aux lettres de certains éditeurs : le refus d’une œuvre n’implique nullement son manque de valeur ; c’est parce qu’elle ne répond point, en maintes occasions, aux besoins de la maison qui la renvoie. Le retour d’un manuscrit, ou d’une demi-douzaine à la fois, ne me démontait pas, car souvent les directeurs y ajoutaient une parole de consolation et d’espoir. Une fois Bob Davis, rédacteur en chef du Munsey’s Magazine, griffonna au bas de la formule habituelle : « Persévérez, mon petit, vous réussirez certainement un jour. » Ces huit mots me versèrent du baume au cœur, une autre fois, John L. Sleicher, rédacteur en chef du Leslie’s Weekly, prit la peine de m’écrire : dans sa lettre il me disait qu’il comptait bien, dans un proche avenir, accepter tout ce que je lui soumettrais.
Un troisième directeur de magazine, rempli de bonnes intentions à mon égard mais ne pensant guère au résultat de ses conseils, m’inculqua l’idée que le jour où mon nom figurerait au sommaire d’une revue, je pourrais considérer la bataille comme gagnée. Fred Janette se rallia d’enthousiasme à cet avis. En d’autres termes, si je parvenais à faire insérer une de mes nouvelles pour ses propres mérites, je connaîtrais le secret d’en écrire d’autres susceptibles d’être publiées. Cependant la perspective de voir mon nom imprimé dans le « Sommaire » exerça sur moi un effet magique. Je ne discernai pas tout de suite que cet honneur dépendait uniquement du talent acquis à force de travail. Mais allez donc exiger cette profondeur de vue d’un gosse de quinze ans !
J’ai toujours éprouvé une indulgente sympathie pour les jeunes plagiaires, car je connais leur désir irrésistible de forcer les portes qui barrent la route du succès. En outre, je sais qu’il s’agit rarement chez eux de malhonnêteté ou de pensées vénales. Ils s’imaginent naïvement que tout écrit déjà publié ne peut manquer d’être accepté de nouveau et raisonnent à peu près de la sorte : « Si j’arrive à faire paraître quoi que ce soit sous mon nom une fois seulement, les directeurs de revues remarqueront ma signature et liront d’un œil plus favorable mes prochains manuscrits. » Ils oublient qu’il ne suffit pas, pour réussir dans cette industrie, de voler de la copie intéressante, mais de la faire admettre sans éveiller les soupçons du rédacteur en chef ou provoquer les protestations de lecteurs éclectiques et doués de mémoire. Mais si j’en crois ma propre expérience, la piraterie littéraire doit paraître un jeu d’enfant aux jeunes amateurs, puisqu’un journal vieux d’une douzaine d’années me semblait alors quasi préhistorique.
Àcette époque lointaine, je possédais quelques volumes reliés d’une revue universitaire publiée voilà longtemps à Cambridge et dont la lecture me passionnait. Un soir, mon mauvais génie me poussa à copier une petite pièce de vers intitulée : « Un fragment ». Je l’envoyai sous le titre : « Une prière » à un magazine auquel je désirais particulièrement collaborer. Rien à craindre, pensai-je, car si l’auteur, un certain Byron, était un tant soit peu connu, son nom eût certes figuré en grosses lettres sous le titre, et non en minuscules au bas du poème.
Dix jours après, je recevais une légère somme en rémunération et on me priait de soumettre à la rédaction d’autres poésies de la même veine.
Je revois encore l’étrange expression de Mme Janette lorsqu’elle parcourut les vers dont je m’attribuais la paternité : je crus y lire une joyeuse surprise et fus étonné ensuite qu’elle ne m’adressât pas la moindre félicitation. Des années plus tard, elle m’apprit qu’elle avait immédiatement reconnu les vers en question : elle avait révélé ma supercherie au rédacteur en chef en le priant de ne me rien dire. Il fut heureux, je crois, de clore cette affaire, car il ne tenait sans doute pas à avouer à ses collaborateurs qu’il s’était fait rouler de cinquante cents par un écolier.
Ce succès littéraire me procura une joie très mitigée, et pour cause. Ma mère, elle, s’en montra ravie et le visage de mon père rayonna d’orgueil. Cependant, si le remords ne troublait pas encore mon sommeil, je commençais à m’inquiéter d’avoir non seulement dupé ce directeur étourdi, mais aussi mon père, ma mère et mes amis, et des semaines durant je me reprochai mon manque d’honnêteté. Cette salutaire leçon me fit réfléchir sur mon cas, et je pris dès lors la ferme résolution de ne me servir que de mes propres pensées.
Je ne retombai jamais dans la même faute, mais quelques années après cet incident je me rendis coupable d’un plagiat involontaire. Après avoir lu, dans un journal du dimanche, les aventures extraordinaires d’un jeune Américain sur la frontière du Mexique, il me vint à l’esprit d’en tirer une nouvelle et de la proposer à une revue, sans me douter que l’article qui m’avait servi était un sujet de pure imagination — et non du reportage — lui-même inspiré d’un conte de l’humoriste O. Henry.
Àl’époque où j’essayais de gravir les premiers échelons de la renommée, il existait de nombreuses petites revues à cinq cents le numéro : L’Oie grise, à Cincinnati, Le Redfield’s Magazine, publié à Smethport, dans l’État de Pennsylvanie, Contes à lire en chemin, à Detroit, et une douzaine d’autres tels que la Chouette, l’Oracle, l’Éléphant Blanc, le Chat Noir et le Magazine des jeunes. À ceux-là et à bien d’autres, j’envoyais ma production, mais je la soumettais en tout premier lieu au Munsey’s Magazine qui m’avait si souvent encouragé. M. Titherington, rédacteur en chef du Galion, écrivit un jour de sa propre main, en travers de la formule imprimée accompagnant le renvoi des manuscrits : « Presque. Mais pas tout à fait ce qu’il nous faut. Donnez-nous un bon récit d’aventures pour le Galion. » Le mot « presque » était fortement souligné. Je conserve précieusement cette feuille parmi les souvenirs de mes débuts littéraires.
Dès les premiers mois de l’année 1898, après dix années de constants efforts, me parvint une lettre de l’Oie Grise qui me fit hurler de joie dans toute la maison. Fier comme si je venais d’hériter d’un trône, je courus la montrer d’abord à Fred Janette, puis à mes parents et à tous mes amis. En quelques mots, cette missive m’annonçait qu’on retenait mon conte « À travers les montagnes », et elle contenait, en paiement, un chèque de cinq dollars.
Un chèque ! La première somme que je gagnais avec ma plume !
Si elle se fût élevée à cinq mille dollars, mon bonheur n’aurait pas été plus grand. La partie enfin gagnée, j’écrivis aux autres journaux et leur laissai nettement entendre qu’ils mésestimaient mon talent. Sans doute ne sus-je pas être suffisamment persuasif, car presque par retour du courrier, le Munsey’s Magazine me retournait mon envoi avec ces mots : « L’Oie Grise ? Connaissons pas. Mais recevez tout de même nos compliments ! » « Jalousie professionnelle », pensai-je. De toute évidence, ces gens-là n’avaient jamais entendu parler de l’Oie Grise et regrettaient peut-être de ne point avoir publié mon conte. J’espérais que le Munsey’s ne me tiendrait pas rigueur de m’être adressé à une revue concurrente ; néanmoins les quelques mots du rédacteur en chef ne tardèrent pas à me faire quitter les hauteurs où je planais, mais la descente ne fut pas trop brutale.
Songez donc qu’il m’avait fallu dix années pour gagner ce chèque insignifiant ! Un millier de nuits de travail sous la lumière de la lampe, et autant de jours de découragement pour arriver à ce maigre résultat ! Toutefois je voyais moins d’obstacles à réaliser un jour mes aspirations littéraires.
Voulant me donner l’importance de quelqu’un dont on vient, à juste titre, de reconnaître le talent, je commandai du papier à en-tête où mon nom, jusque-là des plus ordinaires produirait à mes yeux un superbe effet : J. Oliver Curwood. Je croyais ainsi attirer davantage l’attention, sans songer que les critiques, doués en général d’une mémoire surprenante, se plaisent à découvrir les faiblesses d’un jeune auteur plutôt qu’à prôner ses mérites.
La renommée et la gloire ayant daigné un moment m’accorder leur faveur, me délaissèrent, et je repris mon existence monotone, qui se confina de plus en plus dans la petite chambre à coucher aménagée par mes parents. Ce fut l’amour du travail, et non, en réalité, celui du lucre, qui me fit redoubler d’efforts. Immédiatement après « ma rivière », mon humble bureau au plafond bas constituait pour moi le plus grand charme de la vie, et cette affection demeure aussi fidèle aujourd’hui en mon cœur.
Notre vieille maison de John Street se dresse toujours à quelques pas de ma résidence actuelle et ma chambre n’a pas du tout changé. Le même papier défraîchi en tapisse les murs, les mêmes magazines jonchent le sol, et j’y revois les mêmes meubles et les mêmes étagères que nous fabriquions à la maison. Des fantômes semblent habiter ici pour garder mes souvenirs sacrés. Dans cette pièce où j’élaborai mes rêves d’enfant, je suis venu me réfugier des années plus tard, lorsque la vie me semblait abominablement vide et dénuée d’espoir. Sur le châssis de la vieille machine à coudre recouvert d’une toile cirée jaune, j’ai écrit la moitié de mes trente romans publiés à ce jour. Là j’ai taillé ma route dans les ténèbres pour atteindre enfin le bonheur et le succès. Je veux qu’aucune innovation ne soit apportée à ce sanctuaire où j’ai vaincu la pauvreté et l’obscurité.
Sur le bord même de la rivière où mon père et moi allions si souvent à la pêche, j’ai fait construire, en 1922, le « Château Curwood » ainsi appelé parce qu’il est la reproduction d’une antique forteresse normande. Mais je me suis bien gardé de démolir l’ancienne maison paternelle : elle se trouve à six ou sept mètres du studio installé dans la tour, et me cache entièrement la rue au sud. Si je tenais compte des avantages « pratiques », je raserais cette masure et agrandirais de la sorte ma propriété, mais je ne m’en sens pas le courage.
J’hésite même à la restaurer, car il me semble qu’elle ne me donnerait plus l’inspiration et la force nécessaires pour poursuivre ma destinée.
Je m’accusai de trahison envers cette petite chambre, aux murs délabrés garnis de vieilles gravures, lorsque je l’abandonnai pour rejoindre ma cabane dans le Nord du Michigan, et je revins deux fois terminer un roman sur la vieille machine à coudre. Je n’essaie même pas d’expliquer à mes voisins pourquoi je ne démolis point la vieille bicoque pour enrichir mon domaine d’un magnifique jardin. Entre la petite chambre d’en haut et moi-même subsistent de trop précieuses reliques. Ce réduit a été le témoin muet des visions lumineuses et des heures sombres qui hantaient mon cerveau d’écolier ; il fut aussi le confident discret des aspirations de mon cœur qui se sont enfin réalisées, après maintes vicissitudes. Qu’elles étaient longues, ces rêveries de ma jeunesse ! Pour rien au monde je ne voudrais détruire ce temple qui leur est consacré.