05
Longtemps, j’ai parcouru les chemins de « Vagabondia », surtout cette immense province connue familièrement sous le nom de « Pays de Dieu », qui s’étend de la baie de Bathurst au Kaministiquia, entre la baie d’Hudson et la Vallée des Hommes Silencieux. J’ai l’impression nette que jamais plus je ne foulerai les sentiers où « les oies sauvages, fuyant le courroux du vent arctique, passent à tire-d’aile devant la lune rouge », et pas davantage les pistes sinueuses où courent les loups efflanqués. Avant d’achever ces mémoires autobiographiques j’aurai peut-être l’occasion de parler plus longuement de mes années passées dans ce « Pays de Dieu », car c’est là que j’appris à aimer le milieu où me poussèrent bon gré mal gré les circonstances. Mais j’y ai connu la joie de vivre, et je crois le moment venu de raconter le début de mes aventures dans le Grand Nord. Jusque-là j’avais à peine remarqué ses frontières, que je franchis pour la première fois quelques années avant la guerre hispano-américaine.
L’immense domaine de Vagabondia part du soleil levant jusqu’au bord extrême de l’horizon, et si l’aurore boréale éclaire ses avant-postes, l’autre pointe de son territoire se prolonge au loin sous la Croix du Sud et voire au-delà. Les limites de ce vaste mais invisible empire, qui ont fait méditer de graves hommes d’État, n’ont en pratique aucune importance. Nul fonctionnaire ne monte la garde pour exiger votre passeport, et vous êtes libre d’aller et de venir selon votre fantaisie. On ne tient compte ni des races ni des croyances, et le fait de se conformer aux us et coutumes de Vagabondia vous confère le titre de camarade, lequel vous lie aux autres par une sorte de franc-maçonnerie mystique, seule comprise des aventuriers, qu’ils suivent les pistes cachées des solitudes ou voguent sur la mer septentrionale.
Le vent qui balaie la terre du Mackenzie coupe comme une lame de couteau, les tempêtes d’hiver soulèvent l’Océan en vagues furieuses. Autour des feux de campement dressés sur les rives du Wollaston, on raconte de joyeuses histoires — et de tristes parfois — semblables à celles qu’on entend dans les postes d’équipage. Les chansons de matelots vous émeuvent autant que les refrains tonitruants des bateliers qui descendent la rivière Athabasca. Partout où se rencontrent les libres compagnons de Vagabondia, ce n’est qu’un concert de rires exprimant la volupté de vivre.
Un jour de juin 1896, mon père m’offrit une bicyclette pour mon anniversaire. Depuis longtemps je rêvais de posséder une telle machine qui me permettrait d’explorer davantage le monde. Ayant appris à monter dans la même journée, j’envisageai aussitôt une longue excursion au Nord ou à l’Ouest du pays, mais souvent la jeunesse change d’avis et, en fin de compte, je me décidai à me rendre dans le midi.
Mes parents n’opposèrent aucune objection sérieuse lorsque je leur eus annoncé mon désir de m’arrêter chez mon cousin, Bert van Ostran. Mon père m’alloua cinquante cents et ma mère empaqueta mon déjeuner dans une vieille boîte à chaussures. Tous deux me recommandèrent, en souriant, de ne pas les réveiller le lendemain à l’aube, au moment de mon départ. Bert habitait à une trentaine de kilomètres de là, et comme à cette époque les routes n’étaient guère praticables, mes parents s’attendaient à me voir bientôt rebrousser chemin. Ni l’un ni l’autre ne comprirent l’instinct impérieux, dû à mon sang indien, de courir l’aventure, d’obéir à la force qui m’attirait vers les grands espaces libres, les pistes tortueuses et les ombres mystérieuses des feux de campement durant les nuits calmes et glaciales.
Lorsque, cet après-midi-là, j’arrivai chez Bert, on m’apprit qu’il fauchait du foin dans un pré situé à quinze cents mètres environ de là. J’allai l’y retrouver à bécane et dès que je lui eus exposé mes projets, il plaqua son travail, réclama son salaire — il lui revenait en tout deux dollars — et nous revînmes tous deux à bicyclette. Nous passâmes une partie de la nuit à tirer nos plans.
Les poules elles-mêmes n’étaient pas encore éveillées quand nous fîmes, le lendemain matin, notre première halte devant une ferme voisine, où Bert se mit à siffler sous une fenêtre du premier étage. Bientôt une jolie fille pencha la tête dehors et, bien qu’un peu contrariée d’être dérangée de si bonne heure, elle prêta une oreille attentive aux paroles de Bert. Il lui apprit que nous partions… quelque part… et ne savions pas la date de notre retour. Sans cette radieuse vision, il est probable que nous serions allés, mon ami et moi, jusqu’au bout du monde. Mais la voix émue et tremblante de la jeune fille troubla Bert à ce point que notre aventure dura seulement jusqu’à la fin de l’été, et Bert me quitta pour se marier. L’heureux couple habite encore dans cette ferme près de Williamston.
Pendant ces trois mois, nous dormîmes le plus souvent dans les granges et parfois à la belle étoile. Comme au début, notre fonds commun ne s’élevait qu’à deux dollars et demi, force nous fut de prélever notre pitance dans la campagne, sans nous astreindre, toutefois, à aucune besogne vénale qui eût profané la noblesse de notre aventure. Pour tout bagage, chacun de nous trimbalait quelques ustensiles de cuisine et une légère couverture.
D’ordinaire, nous récoltions nos légumes le soir dans les jardins avoisinant les fermes, et nous acquîmes une telle adresse à dévaliser les poulaillers que nous arrivâmes bientôt à tordre le cou à nos victimes sans leur donner le temps de réveiller les paysans par des cris insolites. La nuit tombée, nous trayions les vaches dans les étables ou au milieu des champs et obtenions ainsi autant de lait que nous le désirions. Cependant, il n’était pas aussi facile de rafler les œufs. Cette opération s’effectuait nécessairement le jour et voici comment nous procédions : en général, nous faisions mine de nous reposer aux abords d’une ferme, mais en réalité nous observions les allées et venues des poules ; Bert continuait de se prélasser tandis que je fouillais les parages, d’où je ramenais jusqu’à cinq ou six douzaines d’œufs que nous troquions, au prochain village, contre des denrées trouvables seulement dans le commerce.
Au cours de ces incursions, nous accomplîmes certaines fredaines qu’il serait oiseux de rapporter ici ; mais que vous le vouliez ou non, on aurait pu nous considérer comme des pillards professionnels. Certes, nous enfreignions la légalité, pas dans l’intention de mal faire, mais plutôt avec cette heureuse insouciance qui caractérise les libres compagnons de Vagabondia. Vous comprendrez ou non la distinction qui s’établissait entre nous et les véritables hoboes suivant l’éducation que vous avez reçue dans votre enfance et votre conduite ultérieure dans la vie.
Notre mépris des lois, si fascinant en soi-même, nous procurait en outre abondamment de quoi vivre. Cependant, nous faillîmes bien tomber dans les griffes de la justice près de Dayton, dans l’État de l’Ohio. Cette fois-là, le paysan dont je fouillais la grange surgit à l’improviste de la direction opposée où Bert le guettait, et je fus pris avec près de trois douzaines d’œufs dans mon tablier. Le brave homme, après un petit interrogatoire, prit sans doute pitié de notre jeune âge, car il nous retint avec insistance à dîner. Je me souviens d’un repas copieux, mais nous ne le savourâmes guère, Bert et moi, la fermière ayant fait une excellente omelette de tous les œufs que j’avais essayé de voler ; quant à son mari, il nous passait continuellement le plat et, d’une voix moqueuse, nous disait : « Allons, ne vous gênez pas, reprenez-en ! » Enfin sa femme nous prit en compassion et le pria de cesser sa plaisanterie.
Partis de Williamson avec l’intention d’atteindre le Mississipi près de la ville de Saint-Louis, nous nous décidâmes, une fois arrivés dans l’est de l’Indiana, à regagner l’Ohio et, dix jours après notre aventure à Dayton, nous passions le fleuve et débarquions dans le Kentucky. Après avoir parcouru l’est de cet État, nous retournâmes un beau matin à Covington. Entre-temps, j’avais projeté de faire une brève visite à notre ancienne ferme du Comté de l’Érié, Ohio, pour revoir mon ami l’Échalas et Jeanne, mais à Covington nos plans furent de nouveau complètement bouleversés. Jamais mes personnages, David Raine ou Philip Weyland, n’ont témoigné d’une telle versatilité dans leurs itinéraires.
Seul sur le quai, je suivais les derniers préparatifs d’un de ces pittoresques paquebots destinés au service fluvial, et qui était en partance vers Cairo et la Nouvelle-Orléans. Mon aspect devait être lamentable, mon corps efflanqué flottait dans mes vêtements en haillons, toute mon expression trahissait, je crois, les affres de la faim.
Àquelque distance de moi, une blonde alerte, vêtue à la dernière mode, était en train de parler et de rire en compagnie d’élégants messieurs. Me rendant compte que je faisais le sujet de leur conversation et de leur gaieté, j’allais m’éloigner, lorsque la gracieuse petite femme s’approcha et m’adressa la parole d’un ton si doux que ma timidité disparut comme par enchantement. Bientôt, elle m’offrait de m’emmener avec elle sur ce bateau jusqu’à Cairo et, apprenant que Bert ne tarderait pas à revenir chargé de gâteaux secs et de fromage qu’il était allé chercher en ville, cette aimable personne le comprit également dans son invitation. Bien qu’elle trouvât mon ami plus âgé et plus fort que moi, elle nous fit monter tous deux à bord. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, je fis un merveilleux voyage, lesté chaque jour de trois repas copieux et dorloté comme par une mère. De la cabine du pilote jusqu’à la chambre de chauffe, on considérait la jeune femme comme l’enfant gâtée, et elle se montrait si aimable que tout le monde, même le capitaine, s’empressait de devancer ses moindres désirs.
Si elle témoigna quelque indifférence envers Bert, elle fut pour moi, en revanche, d’une extrême gentillesse, s’efforçant par tous les moyens de me rendre le voyage agréable. À Louisville, elle m’acheta un nouveau complet cycliste. Mais peu après notre départ de cette ville, au prochain débarcadère, dont j’ai oublié le nom, elle quitta précipitamment le bateau. En me disant au revoir d’un air inquiet, elle me glissa dix dollars dans la main, et nous conseilla, mon ami et moi, de poursuivre notre itinéraire jusqu’à Cairo, comme nous l’avions projeté.
Bert me raconta ensuite que cette femme était, paraît-il, une des plus fameuses sportives de l’époque. Elle descendait et remontait en bateau les deux grands fleuves, se liait à bord avec des passagers qui descendaient en cours de route, et jouait parfois toute la nuit aux cartes avec eux. Elle nous avait pris à bord à la suite d’un pari et, en effet, je me rappelai avoir vu à Covington l’un de ses élégants compagnons lui tendre, d’une énorme liasse, une poignée de billets de banque. Souvent je me suis demandé pourquoi elle avait interrompu si rapidement son voyage, et ce qui semblait la troubler à ce point. Quoi qu’il en fût, la pétulante jeune femme m’avait comblé de prévenance et je conserve d’elle un charmant souvenir.
Notre voyage sur l’eau m’ayant fait abandonner l’idée de revoir notre vieille ferme cette saison-là, et comme, d’autre part, la vision de Bertha Colly penchée à sa fenêtre hantait toujours Bert, nous sautâmes sur nos bécanes aussitôt descendus à terre, et nous regagnâmes tout droit le foyer paternel. J’arrivai chez moi un peu en retard pour la rentrée des classes, mais resplendissant de santé.
Quelques mois s’écoulèrent. En dehors des heures d’école et des légers travaux qu’on exigeait de moi à la maison, je passai le reste du temps à « ma rivière » ou à la petite pièce basse de plafond aménagée par mes parents dans notre vieille maison de John Street, et précédemment décrite.
J’étais tiraillé entre la nécessité de poursuivre mes études, ainsi que le souhaitait ma famille, et l’appel persistant de la nature sauvage ; mais le moment arriva, peu après les vacances de Noël, où il me fallut prendre une décision. Seule ma mère se rendit compte, je crois, de mes efforts inouïs pour demeurer un fils respectueux et obéissant, et du désir irrésistible qui me poussait vers l’aventure.
En 1897, un printemps précoce et magnifique régna dans le pays. Dès le milieu de mars, la sève monta dans les arbres, les neiges épaisses fondirent au soleil et les rouges-gorges apparurent des semaines plus tôt que de coutume. Les mares, les ruisselets et ruisseaux, qui ont toujours exercé sur moi une étrange fascination, coulaient partout en abondance. La Shiawassee, dont le lit débordait jusque devant chez nous, charriait avec fracas une multitude d’objets en dérive. Chaque nuit je me laissais endormir par le bercement tumultueux de ses eaux, et chaque matin, à mon réveil, j’allais à la fenêtre regarder les remous tourbillonnant au-dessus de la petite île située exactement en face de notre cuisine. Je me sentais attiré vers les marécages, puis vers les forêts impraticables, magnifiques terrains de chasse où la Shiawassee, la Mauvaise, le Flint, venaient de divers côtés déverser leur trop-plein dans le Saginaw, transformant le « Pays des mauvaises rivières », le « Grand Marécage » ou encore les « Marais de Saint-Charles », comme on appelait cette région, en une mer intérieure. Incapable de résister davantage, j’écrivis enfin à l’Échalas de me rejoindre à Owosso : de là nous partirions ensemble sur la Shiawassee, à la recherche de la gloire et de la fortune.
Aucune réponse ne me parvint. En avril, la campagne tout en fleur emporta mes dernières hésitations. Un après-midi, je revins à la maison avec tous mes livres et mes cahiers et persuadai mes parents de me laisser continuer mes travaux littéraires plutôt que de me renvoyer à l’école pour quelques semaines. J’estimais nécessaire de passer un certain temps au Grand Marécage afin de recueillir sur place les matériaux d’un roman que je destinais aux Jours dorés. Il ne me vint point à l’idée que le directeur de cette revue non seulement ignorait mes intentions, mais ne se jetterait peut-être pas sur ma prose comme je l’espérais.
Vers 1900, les parents américains n’attachaient pas à l’école une importance considérable, et le fait de perdre quelques semaines, même à l’époque des examens, ne tirait guère à conséquence ; aussi j’obtins sans difficulté l’autorisation paternelle.
Quelques années auparavant, la Shiawassee, le Flint et les Mauvaises Rivières formaient un pittoresque bassin au cœur des riches forêts de pins de Weymouth, et parfois on voyait descendre au fil de l’eau d’interminables trains de bois. Des huttes, de vieilles péniches, des morceaux de chaînes et des piles de pieux subsistaient encore, témoins muets des jours où la vallée de Saginaw, ce paradis d’arbres, retentissait des coups de haches et des cris de cinq mille bûcherons.
Dès 1894, je commençais à parcourir le Pays des Mauvaises Rivières, d’abord en compagnie de mon père et de notre ami Mace Wood, puis tout seul. Pour la première fois je me trouvais dans une région déserte, vaste solitude où seuls vivaient à cette époque quelques braconniers et trappeurs indiens. Pendant des semaines entières on s’enfonçait dans ces merveilleuses forêts sans voir ou entendre un être humain. De Saint-Charles, situé à trente-cinq kilomètres d’Owosso en chemin de fer, on pouvait facilement y arriver par bateau en quelques heures, sur la « Mauvaise » ; ou bien on partait de derrière notre maison et on suivait le cours tortueux de la Shiawassee sur une distance de cinquante kilomètres et le voyage durait deux jours.
On débarquait alors au sein d’une magnifique contrée où abondaient le gibier et le poisson. De monstrueux brochets bondissaient sous nos yeux et on attrapait les grenouilles à l’aide de bambous avant même que l’appât touchât la surface de l’eau.
Des poissons de toutes sortes envahissaient nos filets à l’instant même où nous les posions dans les coins sombres et silencieux de petites anses aux eaux dormantes. Des milliers de perches hantaient ces solitudes.
Le gibier pullulait autant que le poisson. J’ai vu des milliers de perdrix perchées à la même minute aux sommets des arbres. D’innombrables oies sauvages apparaissaient au printemps, à la crue des rivières : lorsqu’elles s’envolaient ensemble, ordinairement à l’aube, on entendait comme un lointain roulement de tonnerre à quinze cents mètres de distance. Le ciel était parfois sillonné en tous sens de canards sauvages, et les nuées de merles interceptaient la lumière du soleil. Les minks, les rats musqués et les ratons nageurs foisonnaient partout. De temps à autre, on apercevait un daim, un lynx, un ours, nomades de l’Extrême-Nord ; des écureuils noirs, rouges et jaunes babillaient dans les arbres, et chaque fois qu’un bateau ou une pirogue se frayait un chemin dans ces parages, c’était une fuite éperdue de hérons bleus, de butors, de morelles et de bécasses. Les abeilles affectionnaient ces régions désolées et, pendant la saison, il n’était pas rare de récolter vingt à cent livres de délicieux miel dans un seul tronc d’arbre.
La brise nocturne m’apportait une mélodie émouvante où se fondaient le cri du canard et de l’oie sauvages, la plainte d’un blaireau tapi au creux de son arbre, l’appel solitaire d’un engoulevent et, de tous côtés, le plongeon d’un poisson ou d’un rat musqué dans la rivière.
Le lendemain du jour où je ramenai mes livres de classe à la maison, je me mis en route, dès le matin, pour Saint-Charles, chargé de mon fusil et de mon équipement. Le soleil effleurait déjà le faîte des arbres, et comme l’automobile n’existait pas encore, cette route déserte m’apparaissait interminable.
Après avoir traversé Chesaning, je me trouvai pour ainsi dire seul dans le pays plat où quelques pauvres colons cherchaient une maigre pitance, puis je tombai sur le reste d’une ancienne et puissante tribu d’Indiens qui vivait jadis dans la vallée de la Shiawassee et y avait combattu. L’été, ces pitoyables survivants de la race rouge tressaient des paniers d’osier, et, durant la saison froide ils s’occupaient de chasse et de pêche.
La première nuit ces sympathiques Peaux Rouges m’offrirent un repas de rat musqué frit — mets plus savoureux, certes, que la plus tendre volaille, quand on sait bien le préparer — et je dormis dans une de leurs cabanes.
Le lendemain, à l’aube, j’arrivais à Saint-Charles. Je marchandai pour le prix de cinquante cents par semaine la location d’une barque qui faisait eau comme une écumoire ; ensuite, je me procurai les accessoires indispensables et avant même que la plupart des habitants eussent terminé leur petit déjeuner, je descendais la « Mauvaise », en plongeant mes avirons à la manière classique, c’est-à-dire avec un bruit presque imperceptible.
Àhuit cents mètres plus loin, je pénétrai dans une région magnifiquement sauvage. Large et profonde, « la Mauvaise » n’avait pour ainsi dire pas de courant. Ses eaux, noires et mystérieuses, serpentaient avec un calme primitif à travers d’impénétrables marécages et de hautes futaies, et vous promettaient de savoureuses aventures. Je me dirigeai vers un haut plateau, d’une cinquantaine d’hectares, au bas duquel « la Mauvaise » se jetait dans la Shiawassee. Là se dressait une hutte en rondins où je me proposai de m’installer confortablement avant la nuit tombante.
Une fois perdu de vue le château d’eau du chemin de fer à Saint-Charles, on respirait un air revigorant qui faisait battre le cœur plus vite. « La Mauvaise » réapparaissait comme un hors-la-loi qui se glisse subrepticement à l’abri des bois. Sa profondeur m’effrayait : en certain endroit je ne parvenais pas à en toucher le fond avec ma longue canne à pêche. Pour rien au monde je n’eusse tenté d’y nager, tellement la traîtrise de cette rivière m’impressionnait.
Lorsque j’arrivai près de la vieille cabane, je découvris, à ma grande stupeur, que la moitié au moins du terrain sur lequel je comptais établir mon campement était envahi par la crue. Estimant qu’elle s’arrêterait là, je déballai mon paquetage, et, une heure durant, armé de mon grand couteau, je m’employai à couper l’extrémité sèche des hautes herbes pour m’en confectionner un lit. Avant le coucher du soleil, j’avais ramassé ma réserve de bois et rembourré une des vieilles couchettes. Mon feu brûlait joyeusement et mon attirail était soigneusement rangé sur une étagère.
Au-dessus des terres basses, les canards et oies sauvages striaient le ciel de leur vol nocturne et les merles affluaient par milliers. La campagne inondée ne formait plus qu’un vaste lac et au confluent de la Shiawassee et de « la Mauvaise », sur une distance de soixante kilomètres, un nombre infini de tourbières, de marais, de fondrières servaient de refuges aux oiseaux aquatiques qui abondaient. En toute hâte, je poussai mon embarcation vers un îlot de roseaux situé à environ quinze cents mètres de la cabane, et avant la nuit complète j’avais abattu un canard à tête rouge et une énorme oie grise.
Les vieux de la vieille qui fréquentaient ces terrains de chasse à cette époque se rappelleront sans doute un Indien Chippeway, au visage sillonné de rides, appelé Joe le Rat-Musqué, personnage mystérieux et original qui hantait les marécages à la manière d’un ancien fantôme. Il allait et venait si cauteleusement dans sa longue pirogue que je le regardais avec une peur superstitieuse au hasard de nos rencontres. Ce soir-là, au moment où je regagnais ma cabane, il glissa derrière moi, silencieux comme les ténèbres, et en me dépassant me salua d’un petit signe de tête.
Transporté de joie et d’orgueil, je lâchai mes avirons et, debout sur mon bateau, je lui montrai l’oie monstrueuse tuée par moi. J’entends encore le grognement de surprise que poussa Joe. Il s’arrêta un instant de ramer, puis donna de rapides coups de rames et disparut comme s’il avait honte de trahir ses sentiments.
Mais il m’avait devancé au campement. Il souleva mon gibier et l’examina de près. Aux yeux de l’Indien, le fait d’avoir descendu cette superbe pièce constituait une véritable prouesse. Il palpa l’oiseau et un large sourire s’épanouit sur sa face tannée, puis dans un curieux mélange d’anglais et d’indien, il exprima son étonnement que j’aie pu réaliser pareil tour de force avec un fusil à un coup. À partir de ce jour-là, Joe le Rat-Musqué fut mon ami, comme seuls peuvent l’être les libres compagnons de Vagabondia.
Devenu tout à fait familier, il s’invita de lui-même à ma cabane, dépeça et fit cuire une couple de rats musqués qu’il avait tués dans l’après-midi, accepta mon humble dîner, puis m’enseigna l’art d’apprêter une oie. Ayant remarqué qu’il avait retourné sa pirogue sur le sol avant d’entrer chez moi, je le pressai de passer la nuit en ma compagnie, et j’insistai pour partager ma litière d’herbe sèche avec lui. Joe apprécia fort ces intentions.
Le lendemain matin, au petit jour, mon nouvel ami me quitta pour rejoindre sa cabane, une misérable cahute toute rafistolée, bâtie de rondins, de broussailles, de roseaux assemblés avec de la boue et dissimulée dans un de ces coins impénétrables, assez fréquents le long de cette partie de la rivière.
Je ne le revis plus de trois jours. Puis il revint, aussi silencieusement que la première fois et, à ma grande joie, me pria d’abandonner ma cabane, d’emporter tout mon équipement et de le suivre. Enfin, j’allais devenir moi-même un Indien !
Pendant trois longues et inoubliables semaines, je vécus avec Rat-Musqué, dans sa propre hutte, et je recommençai d’écrire mon roman qui parut plus tard sous ce titre : « L’Homme mystérieux du Bayou de Kim ». Grâce à Joe, j’appris à connaître la véritable vie qui devait, dans la suite, m’ouvrir bien des horizons et me faire pénétrer davantage dans le cœur et l’âme de la Nature.
Le vieil Indien, ancien chef d’une tribu Chippeway, vivait absolument seul depuis une quarantaine d’années. À l’instar des étranges hiboux de neige, il circulait discrètement dans son domaine. Son hospitalité et l’intérêt qu’il prenait à me voir écrire suffirent à me démontrer, mieux que de longs discours dont il était incapable, sa profonde affection pour moi, car il n’avait jamais témoigné pareille sympathie à aucun blanc. Je ne puis que m’imaginer l’existence romanesque de cet homme et le drame qui devait lui ronger le cœur. Sans doute me l’eût-il dévoilé dans la suite, mais le moment arriva où il me fallut regagner Owosso ; et, lors de ma seconde visite au « Grand Marais », j’appris que l’heure avait sonné pour Joe le Rat-Musqué : comme nombre de ses congénères avant lui, le brave Peau Rouge avait mystérieusement disparu. Aujourd’hui encore, personne ne saurait dire exactement quand et où il est mort.
Voilà quelques années, je fus l’hôte de l’héritier présomptif d’un ex-souverain qui fut naguère le plus puissant potentat du globe. J’avoue que le château, vieux de dix siècles, où il me reçut, m’impressionna beaucoup moins que l’humble demeure de Joe le Rat-Musqué, dont je me souviens toujours avec émotion. Là je connus les premières joies d’écrire sous l’inspiration de la Nature, pompe du pouvoir ou de la fortune ne me procurera jamais une telle sensation, et rien ne pourrait la remplacer dans mon âme. Plus tard, dans mes cabanes situées au fond des solitudes lointaines du Grand Nord, j’ai accompli le meilleur de mon œuvre d’écrivain.
Durant les mois d’automne et d’hiver qui suivirent mon séjour chez le vieux chef Chippeway, je m’associai avec un de mes camarades, actuellement directeur d’un grand sanatorium et célèbre dans le monde de la médecine. Nous colportâmes à travers la région un certain onguent de notre fabrication pour guérir les cors aux pieds. Il nous arrivait fréquemment d’accepter, en échange de notre produit, un paiement en nature, lorsque les paysans préféraient ne pas débourser d’espèces. Mon ex-associé n’a plus à recourir à de pareils expédients : aujourd’hui, il a une clientèle de gens riches. La moindre consultation ou le simple contact de sa main lui rapportent des honoraires fabuleux.
Nos maigres bénéfices prirent à mes yeux des proportions tellement considérables qu’à l’approche des grandes vacances j’entrevis la possibilité de faire fortune sans me donner trop de mal. Je réussis à persuader un autre de mes jeunes camarades — présentement directeur d’une importante maison d’importation — de m’aider à lancer un produit pharmaceutique : « Le Dépuratif infaillible ».
Cela se passait à l’époque prospère où l’on vendait impunément toutes sortes de spécialités médicinales, et où chacun croyait dur comme fer que pour se maintenir en bonne santé il fallait ingurgiter au début de chaque saison toute une série de médicaments. L’ancienne maxime commerciale : « À l’acheteur de se méfier ! » restait en vigueur. Notre mélange était à base de sulfate de cinchonine et de poivre de Cayenne : amère et mordante, elle possédait des vertus purgatives presque tragiques, dues à la dose excessive de calomel que nous y ajoutions. D’alléchantes étiquettes garantissaient sans réserve que le contenu de la fiole guérissait tous les maux dont souffrait le corps humain, depuis les éruptions de boutons et de furoncles, les anthrax, jusqu’au goitre et au cancer.
Nous louâmes un cheval et un cabriolet pour deux dollars par semaine et, dès le début, notre tournée fut un succès triomphal. Le « Dépuratif infaillible » s’enlevait comme des petits pains. Le paysan d’alors ne prenait des spécialités pharmaceutiques que si elles étaient fortes. Il n’en appréciait le mérite que si elles lui emportaient la bouche et lui tordaient les boyaux. Or, notre produit possédait ces vertus à un degré extraordinaire. Nous nous présentions comme représentants de cette fameuse marque, que nous vendions à perte, « dans un but de publicité » ! Les désastreux effets de la drogue ne se faisant sentir que de longues heures après l’absorption, nous avions le temps de récolter une ample moisson et de nous défiler ensuite ; et vu l’absence d’automobile et de téléphone dans ces coins reculés de la campagne, nous échappions ainsi au juste châtiment que nous méritions. Fréquemment, nous refilions six flacons à un même client, et nous poussions l’audace jusqu’à en vendre parfois à des droguistes, preuve que le nombre des gogos demeure inépuisable.
Ce voyage nous amena aux environs des champs pleins de cailloux de mon enfance, dans le Comté d’Érié, Ohio. Je n’avais pas abandonné l’idée de cette visite, malgré le brusque changement d’itinéraire auquel j’avais dû me résoudre à Covington ; en outre, j’étais intrigué par le silence de l’Échalas, qui n’avait pas répondu à ma lettre l’invitant à me rejoindre dans les marais de Saint-Charles, et je voulais savoir pourquoi il avait manqué à sa promesse solennelle de partir avec moi en quête de la gloire et de la fortune, dès que l’occasion s’en présenterait. Quant à mon nouvel associé, peu lui importait où nous allions, pourvu que nos affaires continuassent à nous rapporter de gros bénéfices.
La joie de revoir mes vieux amis s’empara de moi à mesure que nous approchions de mon ancien village, et je brûlais de connaître l’impression que mon arrivée causerait parmi ces braves gens.
En cours de route, notre commerce ne chôma point ; il est vrai que ni nos principes, ni la loi, ni l’esprit de l’époque n’entravaient l’essor de notre imagination, et que jamais le même public n’entendait deux fois nos boniments. Ce métier nous permit d’acquérir une certaine aisance de manières et pas mal de bagou.
Ignorant totalement les effets désastreux sinon mortels de notre drogue, j’envisageais, dans ce retour au village, beaucoup plus un triomphe de mes capacités commerciales qu’une simple affaire de sentiment. Un flacon au moins du « dépuratif infaillible » devrait pénétrer dans chaque foyer ! Mon frère Ed et sa femme n’en reviendraient pas !
Il me fut donné, enfin, de revoir mes anciens voisins. Mais que de changements s’étaient produits pendant mon absence !
Wiggie Wiggins, pas plus haute que deux pommes et ma compagne de jeux voilà cinq ans, était cette jolie demoiselle qui vint m’ouvrir la porte : il lui fallut un bon moment pour reconnaître le jeune Jimmy Curwood en ce colporteur verbeux qui lui adressait la parole. Le docteur Renscoter était mort, et sa charmante fillette, Kate, avait épousé un citadin et non Ralph Keyser, son petit fiancé d’autrefois. La maison d’école en briques rouges me sembla étrangement menue, de même que les marronniers sur la place Willard, que j’imaginais deux fois plus gros. Quelque chose manquait autour de moi, quelque chose qui tenait une place importante dans le cœur de Jimmy Curwood, le garçonnet courant encore pieds nus voilà cinq ans à peine ! La grande rue sinueuse avait perdu tout son attrait. Poussiéreuse, envahie par les mauvaises herbes, les maisons qui la bordaient, chacune d’elles pleine de chers souvenirs, m’apparaissaient à présent insignifiantes et communes. Lorsque nous tournâmes la place Willard, le cœur faillit me manquer quand j’aperçus l’orme gigantesque devant la maison de l’Échalas, la ferme des Fisher, et notre ferme un peu plus loin. Sans avoir posé la moindre question au préalable, je m’attendais à retrouver les choses et les gens tels que je les avais quittés.
La maison de l’Échalas avait un air de tristesse qui m’effraya. Je la trouvai délabrée, presque en ruine. Les mauvaises herbes et de hautes plantes s’en disputaient l’entrée. Plus de poules picorant tout alentour ! Les oiseaux eux-mêmes se taisaient dans les arbres voisins. La vie semblait avoir déserté cet endroit jadis si gai. Quand je frappai à la porte, un son creux et sinistre me répondit. Après deux ou trois tentatives infructueuses, l’idée me vint d’ouvrir une fenêtre. La maison était vide !
Notre ancienne demeure me causa une égale déception. Tout, dans son ensemble, — jusqu’aux vergers derrière la grange — me parut abominablement mesquin comparé aux proportions que je m’en faisais jadis. La femme qui m’ouvrit la porte de l’ancienne demeure des Fisher m’écouta d’une oreille tout à fait indifférente lorsque je lui annonçai que j’habitais naguère la ferme d’en face. Que lui importait après tout ? La question du pain quotidien devenait ardue et la difficulté même de subsister obnubilait chez cette paysanne le romanesque et la joie de vivre, si tant est qu’elle eût jamais été à même de comprendre et de savourer cet ineffable bonheur.
D’une voix dépourvue d’émotion, elle m’apprit la mort du père de Jeanne ; la famille s’était dispersée, Jeanne, mariée à présent, vivait dans une vieille masure située à quelques kilomètres de là, où nous avions dédaigné d’entrer, mon camarade et moi, ne voyant aucune affaire possible.
Quel drame ! Jeanne, ma belle Jeanne, mariée et habitant ce taudis ! J’ignorais alors que l’amour peut s’épanouir, telle une jolie fleur, même dans une misérable cabane aux carreaux brisés.
Je demandai ensuite des nouvelles de l’Échalas. Autre tragédie ! On m’apprit qu’il était mort. Il ne me souvient pas d’avoir posé d’autres questions à l’inconnue qui me répondit. Je demeurai éberlué un moment, puis je courus rejoindre le cabriolet. Mon visage devait être décomposé, car mon ami crut devoir me tendre la main pour m’aider à monter à côté de lui.
Nous allâmes d’une traite chez mon frère, à Florence. En chemin, je remarquai que les grands bois de Black, où je chassais si fréquemment jadis, avaient disparu et la forêt de Bingham n’était plus qu’un vaste champ de souches. La petite échoppe de mon père n’existait plus. Seul subsistait le grand pommier sous lequel dormait mon chien Jack. À cette vue, j’eus du mal à retenir mes larmes.
Mon retour au vieux pays m’avait à ce point attristé qu’en trouvant mon frère Ed et sa femme, je n’éprouvai point le trouble auquel je m’attendais, malgré leurs démonstrations affectueuses.
Nous avions projeté de demeurer une semaine chez Ed, mais, quelques soirs après notre arrivée, mon frère rentra tout alarmé à la maison et nous pria de plier bagage puis de vider les lieux séance tenante. « Ta sacrée drogue, m’annonça-t-il, a ameuté la population et la police est à vos trousses. »
Nos nombreuses victimes avaient, en effet, découvert où nous logions, le shérif arrivait de Berlin Heights pour nous mettre la main au collet, encore que nous n’eussions violé aucune loi. Involontairement, ce même magistrat se fût montré notre seul protecteur, si nous n’avions joué la fille de l’air. Nous risquions fort — à moins d’aller en prison — d’être enduits de goudron et roulés dans les plumes par la moitié des gens, malades par notre faute.
Cependant, nous ne tardâmes pas à déguerpir. Ed était aussi effrayé que nous et nous apprîmes, plus tard, qu’il eut toutes les peines du monde à éviter le châtiment à nous réservé. Nous partîmes au galop et continuâmes à cette même allure jusqu’à ce que notre cheval, à bout de forces, s’arrêtât. Nous profitâmes de cette halte pour lancer dans un ruisseau voisin le reste de nos marchandises délictueuses, et dès que notre bête put reprendre sa course, nous nous dirigeâmes d’un bon pas vers notre pays, situé à quelque trois cents kilomètres de là.
Là se terminent mes premiers vagabondages. Malgré le chagrin que me causa cette fuite décidément piteuse, il me restait une manière de racheter ma faute : grâce à ma part de bénéfices dans notre affaire du « Dépuratif infaillible » je fus à même de me faire inscrire comme étudiant à l’Université de Michigan.
Mes parents considéraient alors mes aventures de ces deux dernières années comme une perte de temps et une pure fredaine de jeunesse ; en réalité, j’en tirai d’inappréciables avantages. Pour un gamin de mon âge et de ma condition, j’avais exploré une grande partie du pays ; mes exploits peu communs me donnèrent confiance en moi-même et une plus vaste perspective de mes possibilités futures. Telles mes piles de cailloux dans les champs paternels, ils m’apprirent à penser et à agir par mes propres moyens.
Mis de bonne heure en contact avec les hommes, j’avais observé leur façon de vivre en dehors de mon village : ma récente tournée pour placer mon « Dépuratif infaillible » m’avait fait connaître plus de monde que je n’en eusse rencontré normalement dans la moitié de mon existence. De mes propres yeux, j’avais vu une infinité de foyers américains et observé les mœurs de mes compatriotes. La pauvreté, la maladie, le désespoir, le drame, la fortune, le bonheur, voire le luxe, tout avait défilé devant moi. Les gens m’étaient apparus sans fard, et depuis lors j’appris à considérer l’humanité sous son vrai visage.
Résultat plus important encore, mes vagabondages de jeunesse m’ont fait communier plus étroitement avec la Nature ; je ne parle pas seulement des endroits sauvages et lointains que j’ai la réputation de connaître si intimement, mais la Nature toute proche et qui demeure accessible à tous.
Durant les mois passés à l’air libre et le long des chemins tortueux, j’ai découvert à la Nature un aspect tout différent de celui sous lequel je l’ai contemplée plus tard, lors de mes randonnées dans les vastes solitudes et au cours d’explorations que peu d’hommes peuvent se vanter d’avoir faites. Des semaines entières j’ai couché à la belle étoile. À la nuit tombante je m’allongeais dans le trèfle parfumé et m’endormais, bercé par la suave musique du vent dans les champs de blé. J’appris à connaître et à aimer les millions de voix nocturnes et le monde insoupçonné qui entoure les habitations humaines. Cette ambiance familière me procure toujours la même fascination.
Tout ce qui pousse sous le ciel souriant constitue le don le plus grandiose du Créateur. Si l’homme souffre physiquement ou moralement, ou les deux à la fois, la Nature, cet universel remède, s’offre à soulager ses maux et à les guérir. Inutile de franchir des milliers de lieues et de s’aventurer dans les immenses terres vierges, puisque le plus précieux de tous nos biens, nous le trouvons à notre porte.