‹ Le Fils des forêtsChapitre 7 sur 12 · 06

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La mère de Fred Janette fut la première à me recommander de poursuivre mes études et, sans se lasser, elle m’encouragea à fréquenter les cours de l’Université de Michigan, à la ville d’Ann Arbor. Comme elle lisait et critiquait presque tous mes essais littéraires pendant mon séjour chez ma sœur à Owosso, elle avait eu maintes fois l’occasion de m’indiquer certaines lacunes dans mon instruction et les moyens d’y remédier. Cela me parut tout d’abord une tâche insurmontable, mais elle m’inculqua si profondément cette idée que je finis par la considérer comme mienne.

Il me fallait une somme considérable, et aussi un diplôme de l’école secondaire d’Owosso. Cette dernière exigence ne laissait pas de m’inquiéter : je me rendais compte, en effet, qu’à moins de devenir meilleur élève, je risquais de ne jamais recevoir le précieux parchemin lié d’un ruban bleu ou rouge.

Mme Janette finit par me convaincre qu’il était inutile de briguer une place parmi les grands écrivains si je ne possédais point une instruction universitaire. Fort heureusement, je disposais d’une première mise de fonds : ma part des bénéfices sur la vente du « Dépuratif infaillible ». Aussitôt je m’employai courageusement à parfaire la somme nécessaire.

Un entrepreneur m’embaucha pour gratter le mortier des briques qu’il retirait d’une vieille maison en démolition. Je fendis d’innombrables cordes de bois ; je battis la poussière de maints tapis ; je tondis des pelouses, déblayai la neige des trottoirs et, pendant un certain temps, je travaillai à l’usine de Bentley. Une autre fois, comme on manquait de bras, je fus enrôlé dans une équipe d’incendie et je gagnai quatre dollars à éteindre un feu.

Àla saison propice, je chassais le rat musqué et la martre, dont je prenais jusqu’à trois cents peaux dans mes trappes. Une peau de rat musqué de première qualité valant deux ou trois dollars actuellement, rapportait alors environ quinze cents ; et une peau de martre, vendue aujourd’hui de dix à quinze dollars, n’était cotée que de soixante-quinze cents à un dollar. Debout aux premières lueurs de l’aube, je courais les bois jusqu’à l’heure de la classe : après l’école ou les jours de vacances, je m’occupais en outre à d’autres travaux rémunérateurs, si bien qu’à l’époque fixée pour mon départ à Ann Arbor, j’avais amassé au total une fortune de cent vingt dollars, y compris les cinq dollars envoyés par le rédacteur en chef de l’Oie Grise, ainsi que je l’ai conté dans le chapitre précédent.

Pendant mon séjour à l’école j’avais dévoré de nombreux livres, de préférence des études sur la vie des hommes célèbres et particulièrement des écrivains. J’appris ainsi que, chez nombre d’entre eux, rien, dans leur jeunesse, n’avait laissé prévoir les qualités qui un jour les porteraient à la gloire. Il ne me déplut pas de savoir que Sir Walter Scott fut considéré par ses maîtres comme un cancre invétéré.

Quant à moi, M. Chaffe, professeur à l’école secondaire centrale d’Owosso, me jugeait d’une ignorance crasse. Étonnez-vous, après cela, du sourire narquois de mes professeurs, lorsque, à l’automne de 1807, je leur annonçai mon intention d’entrer l’année suivante à l’Université de Michigan. Quoi qu’il en soit, un an avant de gagner mes diplômes à l’École secondaire, j’avançai dans ma classe au lieu de rester déplorablement en arrière. Seule ma mère conservait une foi inébranlable en mes aptitudes et croyait en mon étoile. Aux yeux des autres, je m’enivrais du vin de la jeunesse ou, pour parler en termes plus prosaïques, j’étais un idiot présomptueux, et on ne se gênait guère pour me le dire. Malgré son affection pour moi, le professeur Austin me décochait parfois ses sarcasmes :

« James, comment comptez-vous entrer au collège sans diplôme ? Y pénétrerez-vous par effraction avec des outils de cambrioleur ? »

Le professeur Chaffee, lui, se contentait de ricaner à mon endroit, et, à chacune de mes bévues, il se trouvait toujours quelqu’un pour murmurer, assez haut pour se faire entendre :

« Et il s’imagine entrer à l’Université l’an prochain ! »

La petite Miss Needles, notre professeur d’anglais, qui me témoignait pourtant de l’amitié, ne manquait jamais une occasion de rire à mes dépens.

Contrairement à ses collègues, Miss Boyce, dont la joliesse me mettait toujours le cœur en émoi, ne cessait de m’encourager. Elle m’emmenait même chez elle pour me parler plus à l’aise de mon grand projet. Grâce à elle, j’appris que je pouvais entrer à l’Université sans le diplôme de l’École secondaire, si je réussissais à passer le concours d’admission. Quelle merveilleuse perspective s’ouvrait devant moi ! Dès lors, tout obstacle disparut à mes yeux. J’étais jeune ! Jeune ! Aucune liqueur ne m’aurait grisé davantage.

D’autres camarades apprenaient machinalement des centaines de règles algébriques, méthode d’enseignement surannée que, soit dit en passant, des directeurs d’un système pédagogique plus avisé rejetteront dans un proche avenir ; si parmi eux je faisais piètre figure, en revanche je vivais dans un monde bien à moi… un monde formé de continents nouveaux sur lesquels je bâtissais d’immenses empires, habités par des peuples que je gratifiais de mes vertus préférées. Je connaissais leurs plus chers espoirs et compatissais à leurs tragiques déceptions. Mes prétendus héros bravaient maints dangers, gravissaient des montagnes inconnues et s’aventuraient sur des mers inexplorées. Mon amour réchauffait leurs foyers, ou ma haine les détruisait ; cependant je m’évertuais toujours, en fin de compte, à faire triompher la bonté, la loyauté et l’honneur, suivant mes propres convictions.

Si je confesse avoir acquis une grande partie de mes connaissances en dehors de l’école, je me plais cependant à croire qu’aucun de mes lecteurs ne verra de ma part nul dédain pour l’instruction donnée à nos garçons et à nos filles dans les établissements scolaires. L’école, tout comme l’Église, est nécessaire au bien de l’humanité. Elles marchent de pair, et si elles devaient disparaître, la civilisation en serait fort compromise, ou peut-être même détruite. Mais on ne saurait trop répéter aux jeunes gens que si leurs études tendent vers un but, elles ne sont pas le but lui-même. Elles les obligent surtout à penser : toutes les connaissances acquises par eux en classe ne sont que des sous-produits, l’essentiel est d’apprendre à voir en soi-même.

Mon esprit fonctionnait donc, peut-être, en désaccord avec les principes routiniers de l’école, mais il fonctionnait ! Je suis convaincu que des milliers d’étudiants étaient dans mon cas ; seulement leur mécanisme intellectuel se trouvait enrayé par la faute de leurs insatiables parents, qui exigeaient toujours de meilleures notes et des succès aux examens de fin d’année. C’est surtout durant la période d’études secondaires que les parents entravent chez l’enfant le développement intellectuel en ce qu’il a de plus précieux : la pensée constructive. À mon sens, l’étudiant capable de réflexion personnelle représente une valeur indiscutable dans la société.

Une autre année passa et nous arrivâmes aux grandes vacances. Les longs mois d’été s’écoulèrent, trop rapidement à mon gré, et le mois de septembre 1898 fit son apparition. Une foule joyeuse ne m’accompagna pas à la gare : presque tous mes professeurs et la plupart de mes camarades étaient persuadés de me voir revenir… dès que j’aurais été recalé aux examens d’admission à l’Université. Le fait est que je filai à l’anglaise, emportant mes effets dans une énorme valise appelée « télescope » et ma machine à écrire dans une caisse que je fis enregistrer comme bagage. Que ce départ eut été différent si mes parents s’étaient doutés que je quittais le toit paternel pour plus de dix années !

Je débarquai à Ann Arbor plusieurs jours avant le gros des étudiants, selon mon invariable habitude d’arriver à l’heure ou même un peu en avance dans toutes les circonstances de la vie. Bagages en main, je sortis de la gare en quête d’une pension en rapport avec la modestie de mes finances, et dès le premier jour je dénichai exactement ce qu’il me fallait.

Ma bonne étoile me conduisit chez Mme Gray, dans State Street, à proximité du campus de l’Université. Cette pension, très recherchée, ne recevait que des étudiants pauvres qui, à la fin de chaque semaine, payaient leur part respective sur le coût des aliments, leur préparation et le service, soit une somme d’environ deux dollars pour sept jours, et le menu se composait surtout de pain, pommes de terre, hachis de viande et pruneaux. Sur la liste des pensionnaires, juste au-dessus de mon nom, figurait celui de Walter Parker, fils d’un paysan habitant près de Corunna, aujourd’hui chef de clinique dans notre admirable « Memorial Hospital » d’Owosso, et l’un des plus distingués chirurgiens de l’Ouest-central. Jim Greene, actuellement vice-président des assises du Michigan, était le caissier de l’établissement et percevait la quote-part des étudiants : comme rémunération de ce service, il avait le couvert gratis.

Après cette heureuse découverte, je trouvai une chambre pour un dollar par semaine, dans une humble maisonnette. L’ameublement de cette pièce, dépourvue de poêle, se limitait à une chaise, une petite table, une lampe et un lit. Pas de tapis. La vieille dame qui la louait m’avoua franchement être trop pauvre pour y ajouter le moindre confort. Néanmoins je me félicitai de l’aubaine, et, après avoir transporté mes bagages dans ma chambre, je me rendis chez un brocanteur où je me procurai, moyennant deux dollars, un vieux tapis, un petit poêle pour trois dollars et le tuyau indispensable pour un autre dollar. L’homme qui me livra ces articles m’aida à installer le poêle sans réclamer de supplément.

Alors je m’apprêtai à affronter l’épreuve éliminatoire. L’écrit devait avoir lieu, me dit-on, en présence de l’un des plus fameux professeurs de l’Université. Mon sort serait donc bientôt fixé.

Dès les premiers jours, je me trouvai en possession d’un interminable questionnaire, que me remit le professeur Scott. Il m’informa qu’on m’accorderait deux heures pour rédiger mes réponses. En parcourant des yeux la liste, je me sentis comme paralysé, mentalement et physiquement. J’aurais juré sur ma vie qu’aucun de mes professeurs à Owosso n’était capable de résoudre ces questions, pas même le surveillant général Simmons et le professeur Austin.

Il me semblait voir, sous mes pieds, s’ouvrir le tombeau de mes études. Un pas de plus et je disparaissais à jamais. Puis flamboya une vision de la longue piste glaciale de l’Alaska où la ruée vers l’or battait son plein, et aussitôt je décrétai que si j’échouais en littérature, je ne remettrais jamais plus les pieds au pays : je ne voulais accepter ni les sarcasmes ni la pitié. Qu’à cela ne tienne ! Je partirais seul dans le monde avec mon maigre capital et je tâcherais de me débrouiller. Personne, dans mon entourage, ne pourrait me reprocher : « Ah ! je te l’avais bien dit ! »

Devant mes yeux défilaient des centaines de nouveaux étudiants, récemment diplômés, qui m’avaient suivi à Ann Arbor. À ce moment-là, je commençai à mesurer l’ampleur de ma folie. Eussé-je possédé mille fois plus d’argent, je l’aurais échangé sans hésiter contre le petit rouleau de parchemin proclamant que, moi aussi, j’avais remporté la palme dans cette épreuve préparatoire.

Mes traits durent révéler au professeur Scott l’état désespéré de mon âme ; cependant ce grand homme n’en laissa rien voir. Nous étions six au plus à passer cet examen spécial et les autres s’occupaient d’autres sujets. Comme attirés par un aimant, mes yeux rencontrèrent de nouveau le regard du professeur Scott. J’essayai de dissimuler ma confusion en le voyant se lever de son pupitre et descendre vers nous. Arrivé à ma hauteur, il fit une pause de quelques secondes, posa doucement sa main sur mon dos et me dit d’une voix aimable : « À la bonne heure, James, ne vous pressez point. Nous avons grandement le temps ! »

Àcette époque de petites classes, les professeurs de l’Université de Michigan connaissaient le nom de leurs élèves et concevaient pour eux une certaine amitié. De toute évidence, les paroles bienveillantes du professeur Scott et son geste paternel opérèrent leur effet immédiat sur moi. De nouveau, je relus la liste et jetai un coup d’œil de chaque côté de moi. Les plumes continuaient de grincer sur le papier, mais plus aussi rapidement que tout à l’heure. À côté de moi, une jeune femme se mordillait les ongles et son visage reflétait une réelle perplexité. Cela redoubla mon courage.

Comprenant tout à coup que mon habitude d’écrire me procurerait un sérieux avantage sur mes concurrents, je soignai particulièrement ma composition, et bien qu’au début je me crusse incapable de répondre à toutes les questions, j’essayai de les résoudre à ma façon. Je fournis deux fois plus de texte que les autres et tranchai avec assurance la moitié des matières contenues dans la formule imprimée. Sans chercher d’échappatoires, j’avouai mon ignorance sur certains sujets et j’exposai en quelques lignes les points qui me semblaient obscurs. Mes lectures nombreuses et variées m’apportèrent une aide considérable.

Je passai tous mes examens en suivant cette méthode. Bientôt je pus annoncer triomphalement à Owosso que j’étais reçu comme étudiant à l’Université de Michigan. Quelle satisfaction !

Ensuite je m’abandonnai entièrement à la vie de collège, mais, vous le devinez, ce ne furent point mes études qui me passionnèrent le plus : je devins un membre de cette communauté indépendante — le corps des étudiants — si distincte de la population d’Ann Arbor. Le projet du premier directeur de l’Université, qui avait supprimé un siècle auparavant les hôtels d’étudiants ou d’étudiantes, avait complètement échoué. Les étudiants refusèrent de vivre dans les familles disposées cependant à les accueillir. Ces jeunes gens parlaient une autre langue, portaient des vêtements différents, ne s’attachaient pas aux mêmes sujets, et formaient un monde aussi étanche que ces colonies d’étrangers établies dans nos grandes villes. Je ne tardai pas à faire partie de leur clan. J’adoptai leur manière de parler, leurs mœurs, me mêlai à leurs discussions, à leurs jeux athlétiques, et j’arborai bientôt un chapeau grotesque et un costume dont la coupe extravagante faisait l’admiration de mes amis.

Par une chance extraordinaire, j’échappai à la plupart des brimades que les élèves de seconde année tiennent à honneur d’administrer aux « nouveaux ». Ce fut une question de veine et pas autre chose, car je ne suis pas d’un naturel humble ou résigné, et je n’usai d’aucune diplomatie envers les anciens. J’allai même jusqu’à me proclamer champion des « Droits inaliénables » de la classe 1902, et j’employai des méthodes énergiques pour défendre la bonne cause. Je payai cher mon audace, comme vous allez le voir.

Quand une question me passionne, je n’hésite jamais à prendre position, quitte ensuite à compter la casse. Les hommes de ma trempe se font des amis fidèles dans la bonne ou mauvaise fortune — et aussi d’implacables ennemis. Pour ma part, je n’ai pas d’amis intéressés ; quant à mes ennemis, ils me haïssent du fond de l’âme.

Mes meilleurs camarades étaient toujours prêts à se battre pour moi ou avec moi chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Suivant la tradition, tous les ans les « anciens » rédigeaient une affiche dans laquelle ils provoquaient les étudiants de première année à une bataille rangée qui devait se dérouler autour du mât du pavillon, en face de la bibliothèque. J’avais tellement exaspéré nos adversaires par mon attitude agressive que, cet automne-là, ils m’obligèrent à trimbaler le baquet de colle de l’équipe chargée de placarder les défis sur tous les murs et autres endroits apparents autour de l’école. La grande mêlée avait lieu le soir de ce que nous appelions le « Vendredi noir ».

Le lundi précédent, une bande d’anciens se jeta sur moi, la nuit tombée, au moment où je quittais la pension de Mme Gray. Ils m’emmenèrent vers une grange à quelques mètres du coin de Hill Street et de Forest Avenue, situées alors dans les faubourgs d’Ann Arbor. Une fois là, ils me forcèrent à traîner le gros baquet de colle de pâte avec laquelle ils se proposaient d’afficher leurs manifestes enflammés après minuit. Pendant trois heures d’horloge, je dus me plier à cette tâche éreintante, dans l’impossibilité absolue de m’évader. Ensuite mes ennemis me dépouillèrent de mes vêtements et m’enduirent généreusement de colle, me roulèrent dans les feuilles qui jonchaient le sol et me pourchassèrent jusqu’à la maison où j’habitais, en m’appliquant de sonores coups de rames dont les prévoyants jeunes gens s’étaient pourvus.

Voilà quelle fut mon introduction à la vie de l’Université du Michigan. Il paraît que de telles brimades ne pourraient se produire de nos jours. En regardant une vingtaine d’années en arrière, certains d’entre nous se demandent parfois si l’abolition de cette rivalité entre les deux classes constitue un réel progrès.

Après avoir payé mon trimestre et acheté mes livres, je constatai avec frayeur que, contrairement à mes calculs, mes économies ne feraient pas long feu. Pendant la dernière partie de l’automne et les mois d’hiver, j’entrepris après les heures d’études la surveillance de deux chaudières, dans une usine, à huit cents mètres du collège. Mon salaire étant de trois dollars par semaine, je pus ainsi assurer définitivement mes frais de séjour dans la ville universitaire d’Ann Arbor.

Mes notes à l’oral n’étaient pas très brillantes, mais les candidats ayant le choix entre certaines matières spéciales du programme, je me fis inscrire pour les sujets qui m’intéressaient particulièrement et je parvins à passer avec honneur les examens de fin d’année.

Inutile de dire que les « fraternités » d’élèves ne sollicitèrent jamais ma société. Seuls les fils à papa y étaient admis et quelques jeunes gens qui s’étaient distingués dans les sports ou dans leurs études. Je demeurai « indépendant », comme on dénommait ceux qui se tenaient en dehors de toute confrérie, et ils formaient la majorité.

Un jour, le professeur Scott, mis au courant de ma situation, m’apprit que je pourrais peut-être écrire dans les journaux, à l’instar de plusieurs autres élèves, et pourvoir ainsi largement à mes frais d’études. Il me donna tant d’espoir que, débordant d’enthousiasme, je confiai aussitôt mes chaudières à un camarade moins chanceux et me mis résolument à écrire. Au début, les difficultés me paraissaient insurmontables et plus d’une fois je regrettai mes deux chaudières. Cependant, je persévérai et parvins à couvrir toutes mes dépenses en rédigeant des articles que j’envoyais aux différents organes de Detroit et d’autres villes. Au bout de quelque temps il m’arriva de gagner soixante-quinze dollars dans un mois. Pour moi, plus de loisirs : je me consacrai uniquement à mes études et au journalisme.

Durant cette époque, je dus m’éloigner plus que jamais de la Nature ; néanmoins je ne cessais pas de communier avec elle. Souvent j’errais seul dans la campagne moutonnante et je poussais au nord jusqu’au lac Whittemore, à l’ouest jusqu’à Chelsea, au sud jusqu’à Milan et Saline, et à l’est jusqu’à Wayne et Belleville. Je finis par connaître chaque bosquet, chaque ruisseau et chaque sentier de cette région aussi bien que ceux des environs d’Owosso. De préférence, je gravissais les montagnes au nord et à l’est d’Old Town, ce quartier d’Ann Arbor près de la gare du Michigan Central. De ces hauteurs j’apercevais les bâtiments de l’Université nichés parmi les arbres, et la paisible petite ville se déroulait sous mes yeux en un magnifique panorama qui ne manquait jamais de m’impressionner. Maint soir d’hiver, à l’heure où tout le monde dormait, je me promenais là-haut, sous le scintillement des étoiles, et j’écoutais sonner les heures à l’horloge de la bibliothèque.

Au printemps, avant la débâcle complète des glaces, je remontais l’Hudson en pirogue parfois jusqu’à Delhi Mills, rien que pour éprouver la joie de descendre les rapides vers la vieille écluse d’Ann Arbor. Ces excursions, tout en me divertissant, me permettaient d’élever mon âme vers le Créateur.

Ma première année à l’Université passa trop vite. Cependant, vers le mois de juin je commençai d’envisager avec plaisir mon retour triomphal à Owosso et la confusion des sceptiques qui avaient prévu mon fiasco avec tant d’assurance. Toutefois, le destin en décida autrement, et cet été-là je ne revins pas au foyer paternel. Le professeur Adams, ayant été chargé par le gouvernement d’un travail de statistique des voies ferrées, m’avait choisi avec plusieurs de mes condisciples pour le seconder dans cette énorme tâche. On nous payait soixante-quinze dollars par mois ; en sorte qu’à la réouverture des classes, en 1899, je regagnai l’Université avec un pécule suffisant pour m’offrir quelques extras, chose qui m’était inconnue jusqu’alors.

Dès mon arrivée à Ann Arbor, comme « ancien » cette année-là, je continuai de prendre mes repas à la pension de Mme Gray, mais je quittai ma petite chambre et m’installai dans un logement à deux pièces, à Jefferson Street. Pour la première fois de ma vie, je commandai chez le bon faiseur un complet à mon goût, ainsi qu’un pantalon court, très à la mode en ce temps-là chez les étudiants. Suivant le conseil du tailleur, je me procurai une paire de faux-mollets pour mes jambes grêles, sur lesquels mes bas s’adaptèrent admirablement. Auparavant je m’étais acheté une mandoline et une pipe. Peu à peu je prenais l’allure du potache qu’on voit fréquemment en caricature dans les journaux amusants.

Je prêtai peu d’attention aux nouveaux venus. Mon ardeur de l’année précédente à prendre part aux luttes traditionnelles s’était usée, ou plutôt elle était supplantée par la passion que j’apportais à mes travaux journalistiques. Cet automne-là, à la rentrée, je déambulai dans les jardins de l’école, considérant avec une aimable indulgence la dégaine de nos nouveaux compagnons et absolument incapable de me rappeler qu’ils ressemblaient à s’y méprendre au contingent de l’an dernier, dont je faisais moi-même partie. Je revis avec émotion certains amis dont j’avais été séparé depuis de longs mois, et avec une réelle satisfaction les bâtiments familiers de l’université par où entraient et sortaient mes camarades avec la hâte fébrile des fourmis. Je me sentais absolument en paix avec le monde, satisfait de la perspective qui s’ouvrait devant moi et enclin à considérer désormais l’Université et ses habitants avec l’œil d’un observateur indifférent. À mon insu, je cherchais déjà des « nouvelles » et des matériaux pour les articles que j’écrirais les mois suivants.

Ma seconde année à Ann Arbor se passa pour ainsi dire comme la précédente, à ceci près cependant : je commençais à remarquer sérieusement les jeunes filles. Jusque-là, je soupçonnais à peine autour de moi l’existence de nos nombreuses compagnes dont la plupart étaient très jolies. Mais je ne me sentais point attiré vers elles, pas plus que je recherchais naguère l’amitié des jeunes filles d’Owosso.

Mon intense application de ces deux dernières années m’avait sournoisement détraqué les nerfs, et je ne possédais parfois pas plus de résistance que le fil de caoutchouc tendu à son point extrême pendant un long moment. Cependant, la vie redevenait moins ardue et me laissait maintenant quelques loisirs pour méditer sur moi-même. J’en arrivai à comprendre qu’un homme, malgré tous les succès, les honneurs ou la fortune, ne trouvait le vrai bonheur qu’en compagnie d’une femme.

Un après-midi du début de l’automne, je suivais seul, en me promenant, le sentier peu fréquenté qui longe la rivière Huron dans la direction d’Ann Arbor. Je savourais l’immensité et la splendeur de cette solitude. Un léger brouillard flottait à l’horizon, mais aucun nuage ne souillait le reste du ciel. De tous côtés, à perte de vue, la campagne moutonnante se déroulait comme un vaste tableau, et le soleil éclaboussait les érables d’énormes taches rouges et or qui tranchaient nettement sur le fond vert des prairies. On ne voyait pas d’arbres dépouillés, la glèbe n’avait pas encore repris sa couleur brune, mais d’ici une quinzaine, la chute des feuilles exercerait sûrement ses ravages, le long de ce petit chemin, un ruisseau alimente de sources sortait d’un hallier qui masquait l’entrée d’une gorge étroite, connue seulement des initiés sous le nom du « Val des Écolières », dont quatre-vingt-dix pour cent au moins des étudiants ne soupçonnaient pas l’existence. C’était un de mes lieux préférés. Quand j’y pénétrais par la piste que j’empruntai ce jour-là, je me figurais jeter les yeux sur la nef d’une immense cathédrale où un artiste, dissimulé quelque part, effleurait à peine de ses doigts le clavier de l’orgue.

Je tournai le sentier, à présent une magnifique route où circulent les autos, et grimpai lentement le vallon. À mi-chemin du sommet, une sente, presque invisible, faisait un brusque crochet et rejoignait un coin herbeux où j’allais souvent m’asseoir et songer pendant des heures entières, personne ne venant troubler mes rêveries, j’avais fini par le considérer comme mon bien propre.

Mais cette fois-ci, au moment où j’escaladais la dernière courbe de la piste, je découvris tout à coup que je n’étais pas seul. À dix mètres de l’endroit où je me tenais, une gracieuse jeune fille promenait son regard au-dessus des montagnes et des vallées sans s’apercevoir le moins du monde de ma présence. Je demeurai immobile, les yeux grands ouverts, je ne saurais dire combien de temps. Elle tourna lentement la tête vers moi, entrouvrit les lèvres et esquissa un sourire, puis :

« Tiens ! s’exclama-t-elle. Je croyais être seule à connaître cette retraite ! »

Son regard ne trahissait ni témérité ni méfiance, et ses yeux clairs et profonds interdisaient toute familiarité. Sa voix me tira de ma songerie. S’apercevant de ma gêne, elle promena son bras par-dessus le panorama aux couleurs automnales et me dit :

« Veuillez vous asseoir, je vous prie. Ne pensez-vous pas que ce paysage est merveilleux ? Je ne me lasse point de l’admirer. »

Recouvrant mes esprits, je balbutiai quelques mots pour m’excuser de mon intrusion. Je pensais, en effet, que cette jeune personne devait être pour le moins la fille du propriétaire de cet endroit. Eût-elle été une simple promeneuse venue là pour jouir comme moi de ce magnifique point de vue, mon apparition intempestive l’eût sans doute gênée, pensais-je.

Notre rencontre inopinée cet après-midi d’automne donna rapidement naissance à une étroite amitié. Après une cour très assidue, j’épousai cette jeune fille le mois de janvier suivant, et elle me donna deux filles, Carlotta et Viola.

Malgré mes occupations journalistiques qui absorbaient la moitié de mes loisirs, je ne cessai pas d’écrire des romans. Plusieurs manuscrits faisaient la navette entre moi-même et certains magazines, et l’Oie Grise acceptait fréquemment les nouvelles que je lui soumettais.

Pendant l’été de 1900, je repris une fois de plus la vie en plein air et je passai la majeure partie de mes vacances dans ma région bien-aimée des Grands-Marais. En septembre, je rentrai à l’Université dans la classe des Cadets, mais je ne devais pas y terminer l’année ; la réception d’un télégramme mit fin à ma carrière d’étudiant. Il émanait de Pat Baker, à mes yeux le plus grand directeur de journaux de tout le Michigan. Le souvenir de ce gros Irlandais bourru demeure encore vivace dans la mémoire de beaucoup d’entre nous. Si cet incomparable journaliste connut la haine tenace de ses ennemis, il fut, en revanche, entouré de l’affection solide et du respect de ses nombreux amis.

Je l’avais vu deux fois aux bureaux du journal News, de Detroit, mais je ne savais que déduire de son attitude envers moi. À chacune de nos entrevues, il m’avait produit l’impression d’un ogre qui n’eût pas hésité à me trancher la tête s’il n’avait craint la police. Cependant, comme tous les autres aspirants journalistes, fasciné par la personnalité de Pat Baker, je songeais à collaborer à ses journaux et me promettais de lui adresser une humble demande.

Or, voici qu’il m’offrait lui-même cette situation par télégramme ! Quel événement pour moi ! La joie débordait de ma coupe. Pat Baker allait me prendre comme collaborateur ! Je n’hésitai pas une seconde et il ne me vint même pas à l’esprit de savoir les conditions de mon engagement. Le grand homme me proposait un poste parmi ses reporters… rien autre ne comptait à mes yeux. Sur l’heure, j’abandonnai mes études, fis mes malles et pris le train pour Detroit.

D’après la légende, les dieux rendraient fous ceux dont ils ont juré la perte. N’étais-je point insensé le jour où, sans souci de l’avenir, je modifiai le cours de mon existence après avoir donné tant de gages à la Fortune ? Heureusement, le Destin, avec tous ses trésors en réserve, fait momentanément perdre la tête à ses élus, de crainte que la prudence ne leur enlève l’audace nécessaire.

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