07
Dès que le professeur Scott m’avait fait entrevoir dans le journalisme un moyen de couvrir mes frais d’études à l’Université, j’avais relevé dans un annuaire le nom de cinquante journaux et offert mes services à chacun d’eux. Peu répondirent à ma requête, et les quelques lettres reçues n’étaient guère encourageantes. Tous les journaux publiant des pages d’informations universitaires étaient déjà pourvus de correspondants à Ann Arbor. Nullement abattu par cet échec, je me mis aussitôt à composer des articles sur la vie des étudiants et je les envoyai aux diverses publications à Detroit, Chicago et New York à la cadence de deux ou trois par semaine : j’avais soin d’en dactylographier un nombre suffisant d’exemplaires afin de servir tout le monde. Avec la ténacité de la goutte d’eau qui finit par ronger le rocher, j’essayai de secouer la torpeur des rédactions et de les intéresser à mes écrits. En peu de temps je dépensai en timbres-poste le deuxième chèque de cinq dollars que m’avait fait parvenir l’Oie Grise pour ma nouvelle « Masodhara de la Lune ».
Enfin, George Snow, directeur du supplément hebdomadaire de la News-Tribune, m’écrivit :
« Vous nous envoyez des sujets qui ont été rabâchés des milliers de fois. Donnez-nous quelque chose d’original, plein d’allant. »
Par le même courrier, je reçus de l’Oie Grise un chèque de dix dollars en règlement d’une autre nouvelle. Je repris courage. Bien des hommes, que l’on tenait pour battus d’avance, ont fini par triompher parce qu’ils se sont désespérément accrochés à une idée sans jamais s’avouer vaincus.
Je demandai au correspondant de la Free Press de Detroit ce que George Snow entendait exactement par « plein d’allant ». Après un moment de réflexion, il me répondit :
« Imaginez la fille d’un professeur, mariée secrètement avec l’étudiant pauvre qui allume le feu chez son père ; ou un homme assassiné mystérieusement et sans motif apparent ; ou encore un clochard qui, sans s’y attendre, hérite d’une grosse fortune, voilà ce qu’on peut appeler des sujets « pleins d’allant ». Toutefois, ne sortez pas de la vraisemblance, ou vous êtes fichu. »
Ainsi les journaux désiraient de leurs collaborateurs de la copie qui sortît de l’ordinaire. Je me mis à fureter de tous côtés, comme un chien de chasse après le gibier, et par hasard je découvris qu’une fermière habitant à une quinzaine de kilomètres de là prétendait descendre d’une famille de vieille noblesse européenne. À cette époque-là, les Américains se laissaient volontiers prendre à cet appât. Aussi, saisissant la balle au bond, je m’empressai d’aller trouver la femme ; je recueillis de sa bouche un certain nombre de renseignements, je pris des photographies, puis je revins m’asseoir devant ma machine à écrire. Le sujet était plutôt mince, jugez plutôt : mon héroïne croyait provenir en ligne indirecte d’un grand lord et je la trouvai en train de scier du bois avec son mari. Cependant, je me flatte d’avoir tiré tout le parti possible de l’interview. À la bibliothèque, je me procurai certains documents qui me fournirent un tableau vivant des mœurs dans les manoirs anglais et des grandes réceptions à la Cour de Londres. Au milieu de ces scènes somptueuses, je plaçai la fermière pauvre, aux mains calleuses. Dans une proportion de quatre-vingt-dix pour cent, mon récit décrivait l’existence princière qu’aurait pu mener cette malheureuse si ses aïeux n’étaient venus en Amérique. George Snow publia mon article. Ce premier reportage m’en valut bien d’autres pour le compte de la News-Tribune.
Un jour, un individu fut arrêté à Detroit pour cruauté envers les animaux. Membre de la « Science chrétienne », il prétendait guérir la jambe cassée de son cheval en appliquant les principes de cette fameuse secte, qui lui commandaient de s’en remettre exclusivement à l’intervention divine. George Snow me transmit la coupure du journal et me demanda d’interroger à ce sujet un certain nombre de professeurs de l’Université.
Je consultai d’abord le président Angell ; il me renvoya d’un ton paternel, prétextant que d’autres étaient plus qualifiés que lui pour répondre à cette question. Presque tous ceux que j’interviewai ensuite se dérobèrent également, mais je ne lâchai pas bride et finis par recueillir l’opinion de trois professeurs et leur autorisation de citer leur nom. Je m’acharnai tout particulièrement sur mon professeur de français, M. Effinger, actuellement doyen du Collège de littérature, sciences et arts, mais il se jugeait trop nouveau dans le corps enseignant pour que sa réponse pût avoir quelque autorité dans ma petite enquête.
Le dimanche suivant, George Snow la fit paraître en deux grandes pages dans le supplément de la News-Tribune. Cet article, dont je n’avais pour ainsi dire pas écrit une ligne, me fut payé au tarif habituel, et à partir de ce jour-là tout ce que j’envoyai au journal fut publié régulièrement. En même temps, je collaborais au Chicago Tribune et au New York Herald. Ma situation de journaliste désormais assurée me permit, ainsi que je vous l’ai déjà expliqué, de couvrir mes frais d’études jusqu’au jour — événement le plus important de ma jeunesse — où me parvint le télégramme de Pat Baker m’offrant une place de reporter.
Dès mon arrivée à Detroit je me présentai au chef des informations qui, pour me rompre au métier, me dit-il, m’envoya d’abord faire les comptes rendus d’enterrements. Je ne quittai pas cette rubrique avant d’avoir appris à exclure tout romantisme de ma copie. Ensuite, il me dépêcha sur les lieux d’un incendie qui avait réduit en cendres une blanchisserie dans Grand-River Avenue. Je n’avais jamais assisté à pareil désastre, mais c’était, paraît-il, un événement ordinaire à Detroit, alors ville de trois cent mille habitants.
Malgré la haute opinion que je possédais de moi-même, je n’étais qu’un débutant. Je décrivis cet incendie avec un lyrisme que n’eût point désavoué Moïse en annonçant aux Hébreux sa découverte des Tables de la Loi. Ed Beck condensa froidement ma colonne et demie en trois maigres paragraphes et me complimenta tout de même pour la forme.
Ces paroles me redonnèrent quelque courage, car la mutilation de ma copie — le fait s’était déjà produit plusieurs fois — ne laissait pas de m’inquiéter. Je me demandais si mes huit dollars d’appointements, qu’on me remettait sous enveloppe chaque samedi (somme que j’acceptais au début avec un sourire de consternation et ensuite avec la ferme résolution d’imposer bientôt mes talents) représentaient après tout la véritable mesure de mes capacités professionnelles. J’étais particulièrement déprimé ce jour-là parce que mon idole, Pat Baker, m’avait fait appeler dans son bureau et signifié brutalement que si je désirais rester au News-Tribune, je devais aller me faire tondre les cheveux séance tenante.
Nul reproche sur mon travail, mais aucune félicitation pour les efforts inouïs que je déployais afin de justifier son choix en me prenant comme reporter. Juste cet ordre péremptoire de passer chez le coiffeur… puis il s’occupa d’autre chose et je fus oublié. Suivant le plan du Créateur, il faut, dit-on, goûter aux amertumes de la vie pour en savourer les douceurs ; connaître la souffrance pour apprécier pleinement la joie ; enfin, savoir haïr pour comprendre le bonheur d’aimer. Ma période d’apprentissage à la News, de Detroit m’offrit maintes occasions de boire la coupe amère sans faire la grimace. Ces expériences m’ont endurci dans la lutte pour la vie et rapproché des vérités éternelles.
Chaque semaine, le rédacteur en chef de l’édition dominicale me demandait des articles d’actualité, que je rédigeais avec une satisfaction sans mélange, car là mon imagination se donnait libre cours. Incidemment, cet argent gagné en supplément me permettait de subvenir à mes besoins et d’aider ma famille.
Un jour, on m’envoya, en compagnie de Kiltie Stewart, le fameux reporter, assister à la pendaison d’un assassin à Sandwich, au Canada, de l’autre côté de la rivière de Detroit. Je faillis m’évanouir au moment où la trappe s’abaissa et où l’homme fut précipité dans le vide. On utilisa seulement une vingtaine de lignes de ma copie, alors que le récit de l’exécution, rédigé par Kiltie, tenait une colonne entière. Hanté par l’idée que je méritais plutôt huit cents que huit dollars par semaine, je me glissai furtivement vers la caisse et, muni de l’enveloppe renfermant mes appointements, je me sauvai comme un lièvre pour ne pas tomber dans les jambes de Pat Baker. Alors se produisit pour moi l’événement attendu depuis si longtemps et qui devait me rendre célèbre en moins d’une heure. De nos jours, on ne court plus après les nouvelles comme autrefois ; le service d’informations est pour ainsi dire standardisé, les agences renseignent la grande presse sur tout ce qui se passe dans le monde et elle reçoit une profusion de documents photographiques pour illustrer les faits d’actualité. Mais voilà quelque vingt-cinq ans, lorsque je me frayais une voie dans le journalisme, une nouvelle de trois lignes en avance sur les autres journaux était grosse de conséquences pour le jeune reporter. À peine criait-on dehors la première édition de notre rival du soir que tous nos rédacteurs se précipitaient dessus pour savoir laquelle des deux feuilles était battue à la course. Malheur au reporter qui se laissait distancer ! S’il récidivait, c’était le renvoi immédiat, et les situations ne couraient pas les rues. En revanche, nos chefs savaient récompenser le journaliste débrouillard par de bonnes paroles et fréquemment aussi sous la forme d’une enveloppe bien bourrée. Bien entendu, j’ouvrais l’œil et ne manquais jamais une bonne occasion.
Ce jour-là, on m’avait envoyé en mission au quartier général de la Police, et comme j’en gravissais les marches, je croisai un petit propriétaire de garni de ma connaissance avec qui j’échangeai quelques propos. L’homme, croyant me fournir un bon tuyau, me glissa dans l’oreille que deux jeunes femmes habitant l’avenue Gratiot, harcelées par un voisin qui les espionnait à travers de petits trous pratiqués dans la cloison, au lieu de se plaindre à leurs maris, avaient attiré le drôle au domicile de l’une d’elles et lui avaient administré une solide raclée à l’aide de longs fouets de cuir. Cette histoire amusante, si elle était vraie, pensai-je, occuperait certainement la première page du journal et tiendrait autant de place qu’un crime. À cette époque, la ville de Detroit ne comptait pas comme à présent deux ou trois assassinats et une demi-douzaine d’agressions par nuit. Le remarquable cran des deux héroïnes et les détails pittoresques de l’incident, que j’étais sans doute un des premiers à connaître, me donnèrent des ailes et je parvins en un rien de temps à l’adresse indiquée.
Non seulement les faits étaient véridiques, mais les deux femmes, encore sous le coup de la colère, me racontèrent toute l’affaire sans omettre le nom du coupable. Que le retour en tram me parut long jusqu’aux bureaux de la News ! J’arrivai au moment où l’on allait mettre sous presse. J’éprouve encore un frisson lorsque je me rappelle avec quelle précipitation Ed Beck arracha la dernière feuille sur ma machine à écrire pour la porter à la composition. Quel article ! Toutes les salles de rédaction en parlaient. Ce jour-là, je jugeai ma situation au journal plus affermie que jamais.
On me réserva, comme je m’y attendais, une place en première page. Un des as du journalisme de New-York, Annesley Burrowes, qui depuis peu travaillait avec nous, et que nous considérions avec un respect voisin de la crainte, vint me frapper sur l’épaule en me disant : « Mes compliments, jeune homme. Voilà du beau travail ! » Évidemment, pensai-je, j’avais frappé en plein dans le mille.
Mais le lendemain matin, chez le patron, il y eut une conférence extraordinaire, à laquelle assistaient tous les chefs de service. En quelques minutes, mon sort fut décidé et je me retrouvai dehors en quête d’un nouvel emploi. À l’unanimité, on avait prononcé mon renvoi immédiat, et pour cause : j’avais mal orthographié le nom du vrai coupable et le curieux fustigé par les deux femmes devenait, en l’espèce, un citoyen honorablement connu dans toute la ville !
Bientôt je connus l’horrible difficulté de chercher du travail. Des semaines entières je battis le pavé, sans aucun résultat, mais je refusais de m’avouer vaincu et m’accrochais désespérément à Detroit, bien que tenté parfois de retourner à Owosso ou à Ann Arbor.
Une fois de plus je me réfugiai dans la littérature qui, dans les moments critiques de ma vie, fut toujours ma consolation. Après une journée de vaines recherches, j’étais heureux, le soir, de m’installer devant ma machine à écrire. Cependant, je plaçais peu de copie et au bout de quelques mois mon extérieur commençait à respirer la misère.
Un jour, pourtant, le hasard me mit en présence d’Alfred Russell, alors un des plus éminents avocats du Michigan. Il a laissé derrière lui le souvenir d’une bonté qui n’avait d’égale que son génie professionnel. Cet homme au grand cœur me reçut pendant une heure dans son cabinet et me prodigua des conseils comme si j’eusse été son fils unique. Puis il me remit une lettre de recommandation pour Harry Stillman, directeur de l’immense usine de produits pharmaceutiques Park et C, dans Jefferson Avenue. Celui-ci m’offrit une situation de cinquante dollars avec tant d’empressement que j’eus l’impression, en l’acceptant, de lui rendre un grand service alors qu’en réalité il n’avait nullement besoin de moi.
Pour m’initier à mon nouveau métier, on me plaça pendant six semaines dans le service de la fabrication. Mon rôle consista tout d’abord à agiter dans d’énormes cuves un liquide contre la chute des cheveux, dont le parfum et les vapeurs me donnaient des nausées, au point qu’un jour je faillis tomber dans un réservoir en ébullition. Je m’occupai ensuite de la préparation d’huile de foie de morue, puis je broyai du bois de santal pour en extraire l’essence. De là je passai de longs jours dans un laboratoire nauséabond où l’on retirait la pepsine des estomacs de porcs, et qui me fit regretter mes anciennes cuves. Après quoi je fabriquai des pilules, de toutes formes, dimensions et couleurs, dont on produisait une moyenne de cent cinquante tonnes par mois. Décidément, les Américains sont de prodigieux mangeurs de pilules !
Àquelque temps de là, on m’installa devant un bureau, dans le service de la publicité et de la correspondance, avec mission de lire les journaux médicaux et pharmaceutiques et de choisir les articles susceptibles d’intéresser les autres services de l’établissement, vers lesquels je devais les acheminer. Travail intéressant et, soit dit en passant, qui présentait une certaine analogie avec celui de rédacteur en chef. Un entrefilet parut du reste à cet égard dans la feuille locale d’Owosso, et me fit monter de plusieurs coudées dans ma propre estime. Cependant, il me semblait surprendre parfois une conversation de ce genre entre mes anciens camarades : « Jimmy Curwood ? Non, il n’est plus à l’Université. Il n’écrit pas de romans et ne travaille pas davantage dans un journal. Figure-toi qu’il fabrique des pilules à Detroit ! »
Les vents contraires m’avaient complètement détourné du but auquel je visais. Mes premiers rêves, mes ambitions, mon amour de la Nature, mes études universitaires, en somme tous mes espoirs sombraient dans cette tâche prosaïque de fabriquer et de distribuer des pilules. Sachez que la maison Park Davis et C en confectionnait un peu plus de dix-sept cents espèces différentes, et que nous étions prêts à en inventer d’autres si cette variété, pourtant imposante, ne parvenait pas à satisfaire la clientèle.
Dans le laboratoire de la pepsine je liai connaissance avec un pauvre diable de Belge, d’aspect aristocratique, qui acquit par la suite quelque célébrité à Detroit. Van der Noot se prétendait baron, et à ces jours lointains et bénis, on pouvait intéresser le lecteur en lui présentant un tel personnage obligé de travailler pour vivre. Je passai donc une soirée à écrire l’histoire du baron gagnant son pain à la sueur de son front et je l’envoyai, accompagnée d’une photographie, à la direction de la News-Tribune, édition du dimanche. À ma grande joie, mon interview parut et me rapporta un chèque de huit dollars, somme équivalente à mes appointements d’une semaine comme reporter à la News. Van der Noot fut aussi heureux que moi, car cet article le mit en vedette parmi l’importante colonie belge de la ville, où il m’introduisit un dimanche. Je pus ainsi glaner des renseignements sur la vie en Belgique et les utiliser dans une série d’articles signés de mon nom et qu’accepta l’ancien directeur du New York World, Annesley Burrowes, alors à la tête du supplément hebdomadaire de la News-Tribune et qui, vous vous en souvenez, m’avait félicité de mon histoire du fouetté.
10 mai 1902. Jour mémorable où j’entrai à la rédaction de la News-Tribune du dimanche aux appointements de dix-huit dollars par semaine, c’est-à-dire plus du double de ce que je recevais à la News, de Detroit en qualité de reporter. Harry Stillman et H. Woodruff, mes principaux chefs à l’usine, heureux d’apprendre mon changement de fortune, se séparèrent de moi avec une cordiale poignée de main et leurs vœux de réussite. Pendant cinq années consécutives, mon bureau, au second étage de l’ancien immeuble de la News, dans Shelly Street, fut témoin de mes joies et de mes chagrins, de mes larmes et de mes sourires, dans la voie que j’étais bien résolu à suivre.
Ce travail m’allait comme un gant. Loin de me rebuter, la composition de mes articles d’actualité, où entrait une partie de vérité et plus encore d’imagination, me procurait un immense plaisir. Grâce à la bienveillance et aux conseils avisés d’Annesley Burrowes, je fus bientôt à même de remplir une et souvent deux pages du journal. Ces rapides progrès décuplèrent mon enthousiasme pour mon métier de journaliste, au point que je travaillais les sept jours de la semaine et parfois très avant dans la nuit.
En deux ans, mes appointements montèrent à vingt-cinq dollars par semaine, succès dont on pouvait franchement s’enorgueillir à l’époque. En outre, je plaçais dans les autres journaux et périodiques de petites études et de longs articles où j’encourageai les colons à s’installer dans la région occidentale du Canada. Le Munsey’s Magazine accepta ma nouvelle sur le lac Michigan : « Le capitaine du Christopher Duggan » et me la paya si royalement — soixante-quinze dollars — que je faillis remettre ma démission du journal pour me consacrer exclusivement à la littérature. Seuls les efforts persuasifs de M. Burrowes et une nouvelle augmentation — vingt-huit dollars par semaine — m’évitèrent ce désastre.
Depuis très longtemps, M. Burrowes souffrait de la vue. Son mal empira brusquement et devint si grave que l’excellent homme dut se démettre de ses fonctions et abandonner définitivement la profession. Nous déplorâmes tous le départ de cet incomparable journaliste, de cet homme courtois et érudit qui, malgré ses préoccupations accablantes, trouva toujours le temps d’aider de son expérience ceux qui essayaient de suivre ses traces. On me confia sa place aux émoluments de trente dollars par semaine, mais je suis sûr de ne l’avoir jamais occupée avec autant de compétence et d’autorité que mon éminent prédécesseur.
Durant mes années d’apprentissage à la News-Tribune du dimanche je me livrai à un nombre incalculable d’autres travaux. Je dirigeai une revue bancaire intitulée : Dollars and Sense, m’occupai de publicité pour le compte de l’Association des fabricants de peinture d’Amérique, ce qui ne m’empêchait pas de publier au moins un article ou une nouvelle tous les quinze jours. Peu de temps après la publication de ma première nouvelle par le Munsey’s Magazine, dont la circulation s’étendait sur tout le pays, le en accepta ma nouvelle intitulée « Pilules » et — prédiction faite voilà des années par son directeur et qui se réalisait enfin — le Leslie’s fit paraître dans la suite une dizaine au moins de mes articles et nouvelles. Quelques mois plus tard, le Munsey’s retenait une autre nouvelle et The American Boy, mon premier roman pour la jeunesse.
En 1905 je pris quelques vacances, que je passai entièrement dans les solitudes. J’en rapportai un article qui parut dans la revue Outing. L’Outlook et le Woman’s Home Companion publièrent également ma prose. Vers la fin de l’année, je réussis à caser un article dans le Cosmopolitan où ma collaboration devint dès lors très fréquente.
Bientôt Hewitt Hanson Howland, rédacteur en chef du magazine publié par Bobbs-Merril et Compagnie à Indianapolis, me demanda une série d’articles sur les Grands Lacs et leurs bateaux. Vers la même époque, le Leslie’s Weekly inséra plus d’une centaine de mes petits articles traitant pour la plupart de la vie en plein air.
1906 s’écoula ainsi, et une partie de l’année suivante. Outre mes travaux ordinaires, j’écrivis deux livres en même temps, un roman dont l’action se passe dans la région de la baie d’Hudson et que j’intitulai : Les Chasseurs de loups, et l’autre une histoire de Mormons dans leur colonie de l’Île des Castors : L’aventure du Capitaine Plum. Je m’étonne, encore aujourd’hui, de ne pas être tombé malade à ce régime épuisant, car mes nerfs étaient continuellement à bout.
L’énergie que je déployais depuis mon départ d’Ann Arbor et le temps consacré à ma tâche me laissaient très peu de loisirs pour m’occuper de ma famille. La nature absorbante de mon travail m’imposait une solitude de presque tous les instants, et lorsque je me trouvais en compagnie de ma femme et de mes deux filles, il m’arrivait parfois de songer à autre chose. Comme tant d’autres, j’avais fini par considérer mon foyer comme une vieille habitude, comme un endroit où il m’était loisible de manger, de dormir quand je ne pouvais faire autrement, et de reprendre les travaux qu’il m’était impossible d’achever au bureau. J’oubliais qu’en excluant ainsi ma jeune épouse de ma vie, je lui refusais le droit de participer aux joies de la bataille ; elle en arriva peu à peu à se demander si les longues années de privations, suivies par l’indifférence d’un mari dont la présence, à la maison ressemblait fort à celle d’un étranger, justifiait tous ses sacrifices. Si, en temps opportun, j’avais prévu le résultat inévitable de cet état de choses — le divorce — j’eusse peut-être évité le désastre qui se produisit en 1908. Cependant, il ne sert à rien de conjecturer à propos d’événements qui auraient dû se passer mais n’ont pas eu lieu. À mesure que nous vieillissons, nous savons qu’il vaut mieux, en maintes circonstances, ne pas trop remuer les cendres du passé.
Depuis quelque temps, j’avais envoyé à Indianapolis mes manuscrits des Chasseurs de loups et de l’Aventure du Capitaine Plum. Les semaines passèrent, durant lesquelles je me rongeais d’impatience et bouillais d’espoir, sans négliger pour autant mon métier de journaliste. Puis vint une lettre m’annonçant la grande nouvelle : mes deux romans étaient acceptés. L’Aventure du Capitaine Plum plaisait à ce point, que mes éditeurs, Bobbs-Merril et Compagnie, me promettaient de s’engager, par contrat, à publier un livre de même longueur annuellement et pendant cinq années… au prix de vente d’un dollar et demi sur lequel je toucherais une redevance de dix pour cent.
Les chèques reçus jusque-là de diverses revues, en règlement de mes nouvelles, et qui s’élevaient de vingt-cinq à cinquante dollars, et même ceux du Cosmopolitan, qui me payait à raison de deux cents le mot, représentaient à présent, dans mon esprit, une maigre pâture. En me tenant sur une prudente réserve, je calculai mon pourcentage sur au moins cent mille exemplaires vendus de chaque roman. Aucun doute, j’allais bientôt gagner l’immense fortune. Car la maison d’éditions Bobbs-Merril et C publiait alors les ouvrages atteignant les plus gros tirages… De temps à autre, il m’arrive de consulter les comptes de vente de mes premiers romans. Après toutes ces années passées, lorsque je confronte les chiffres exacts avec ceux que je rêvais, la comparaison me produit l’effet d’une douche froide.
Deux ou trois journaux publièrent l’histoire de mon succès phénoménal. L’article le plus élogieux fut, certes, celui de la News-Tribune de Detroit. Désormais, mes parents pouvaient dormir tranquilles et mon père liquider sa boutique de cordonnier, ce qu’il fit peu après, du reste.
L’heure miraculeuse sonna quand je remis ma démission au journal et dis adieu au journalisme. Devant moi, je ne voyais qu’un avenir ensoleillé.
J’avertis mon frère, qui vivait toujours dans l’Ohio, de mon projet de voyages dans les solitudes canadiennes ; s’il voulait m’accompagner, je m’offrais à prendre tous ses frais à ma charge. J’étais tellement connu auprès des Compagnies de chemins de fer du Canadian Pacific et du Grand Trunk que j’obtins facilement des billets gratuits. Mon frère Ed et moi nous eûmes, dans la région avoisinant la baie d’Hudson, l’une des plus étonnantes aventures de notre vie.