X. – Un tour de valse.
A la vue du portefeuille, la vicomtesse détourna les yeux et son masque ne put cacher entièrement l’angoisse qui était sur son visage.
– Je n’avais pas vu le meurtre, reprit l’Homme Rouge, et je ne savais pas le nom du meurtrier… mais Dieu mit un jour sur mon chemin un ancien serviteur du comte Gunther, que le hasard avait placé au bord de la Hœlle, à l’heure même du crime… le secret de sang pesait à la conscience du pauvre homme… il me fit un aveu, et c’est grâce à lui que je peux vous dire : Celui-là est l’assassin de Raymond d’Audemer !
Son doigt tendu désignait de nouveau Reinhold, qui papillonnait gaiement parmi la foule, ne se doutant guère de ce qui avait lieu si près de lui.
Malgré les préventions entêtées de la vicomtesse, elle était émue profondément. Les paroles de l’inconnu avaient touché en elle une corde muette depuis longtemps, mais sensible encore. Elle avait aimé son mari avec dévouement et passion autrefois.
Il y eut un silence pendant lequel la vicomtesse, la tête basse et la respiration oppressée, semblait hésiter gravement.
L’inconnu demeurait immobile et attendait.
– Mais… dit enfin la vicomtesse qui trouvait ses mots avec peine, cet homme… cet ancien serviteur de mon once Gunther… où est-il ? – Rendez-vous demain, madame, répliqua l’Homme Rouge, une heure après l’ouverture de la chasse aux flambeaux, dans l’allée de mélèzes qui conduit à l’Enfer de Bluthaupt… le témoin du crime vous montrera lui-même l’endroit où trébucha le cheval de Raymond d’Audemer. – J’irai… murmura la vicomtesse…
En ce moment la danse finissait. Le mouvement qui se faisait dans le bal ramena vers les deux interlocuteurs Reinold et José Mira.
La vicomtesse, un instant écrasée sous le poids de ces effrayantes révélations, se révolta de nouveau, incrédule. Une idée lui traversa l’esprit comme un trait de lumière. Elle pensa qu’une intrigue jalouse, montée dans l’ombre parmi les invités de Geldberg, voulait entraver le double mariage de son fils et de sa fille.
C’était son rêve le plus cher. Oubliant son émotion récente, et forte de l’idée qu’on voulait la tromper, elle ne vit plus dans l’inconnu qu’un homme abusant du privilége de son masque et jouant une perfide comédie.
L’envie lui prit de voir à découvert le visage du calomniateur.
– A moi, monsieur de Reinhold ! cria-t-elle.
L’Homme Rouge fit un mouvement de surprise. A peine aurait-on eu le temps de s’en apercevoir. Il reprit aussitôt une attitude fière et assurée.
Au cri de la vicomtesse, Reinhold et Mira s’approchèrent en même temps. Tous ceux qui avaient été à portée d’entendre cet appel, dont l’accent avait quelque chose de tragique, s’avancèrent curieux et firent cercle autour de l’inconnu.
Par une coïncidence étrange, le même fait se reproduisait dans deux autres parties de la salle.
On entourait le premier Homme Rouge, que Franz avait saisi sans façon au collet ; on entourait le second Homme Rouge, à qui Julien d’Audemer venait de dire à haute et intelligible voix :
– Vous mentez !…
Cela faisait une triple esclandre. Entre les contredanses, ce bal avait vraiment des incidents assez dramatiques.
On ne s’y prodiguait pas les coups de poing comme à l’Opéra, mais le fait pouvait être attribué à l’absence de sergents de ville.
La conversation de Franz et de son compagnon avait suivi son cours jusqu’à l’instant où ce dernier avait prononcé quelques paroles, donnant à entendre qu’il connaissait les secrets de la destinée du jeune homme.
L’imagination de Franz était alors partie comme une traînée de poudre qu’on allume. Ses fantastiques souvenirs des derniers jours passés à Paris, ses espérances folles, ses désirs, ses craintes, ses rêves, tout cela s’était entre-choqué dans son cerveau.
– Je veux savoir !… avait-il dit. – Vous saurez tout demain, répliqua l’Homme Ronge. – Aujourd’hui ! à l’instant même ! s’écria Franz hors de lui ; je ne vous lâche plus avant que vous ayez parlé !…
Quant à Julien, nous l’avons laissé dans une situation d’esprit qui rendait probable et imminente l’insulte proférée.
Au moment où il demandait grâce pour ainsi dire, l’Homme Rouge s’était arrêté pris de compassion.
Mais l’Homme Rouge avait sans doute un intérêt plus fort que sa pitié.
Après un silence, il reprit la parole. Julien était livide à l’écouter.
– Avez-vous la mémoire si courte, disait l’inconnu, que vous ayez oublié votre joyeux souper du café Anglais, monsieur le vicomte ?… Vous aviez là une belle maîtresse, sur ma parole !
Julien se souvenait de ses doutes ; il sentait venir la révélation poignante ; il avait envie de tuer cet homme pour arrêter les mots dans sa gorge au passage.
– Mais ces belles maîtresses, reprit l’Homme Rouge, ne sont pas bonnes à porter un nom comme celui de votre père… d’autant qu’elles ont souvent la mémoire admirablement ornée et qu’elles regorgent de souvenirs… A ce propos, monsieur le vicomte, si vous gardiez quelques doutes, ayez la bonté de demander à la comtesse Esther des nouvelles d’un certain baron allemand qui avait nom Goëtz…
Julien voulut parler, mais il ne put.
– Un bon vivant que ce Goëtz ! reprit l’Homme Rouge ; ma foi ! la comtesse et lui s’entendaient à merveille, bien que le baron n’eût point la bouffonne idée de l’épouser !… et je pourrais vous raconter…
Julien demanda le silence, d’un geste où il y avait autant de prière que de menace.
– Non !…, dit l’inconnu, répondant à ce geste… je ne peux pas me taire avant d’avoir achevé… car je suis l’ami du vicomte Raymond, depuis sa mort comme durant sa vie… Et ce ne sera pas sans être averti que son fils deviendra l’époux d’une femme perdue !
Le corps affaissé de Julien se redressa violemment. Tout son sang vint à sa joue.
– Vous mentez ! s’écria-t-il en portant la main au masque de l’inconnu.
Celui-ci le repoussa sans perdre son calme.
Mais un démenti, cela s’entend d’une lieue !
La foule vint, avide de savoir.
De sorte que, dans l’immense salle, tout le monde avait son spectacle gratis. Ici c’était la vicomtesse insultée ; là Franz qui tenait un homme au collet comme un voleur ; là encore Julien d’Audemer frémissant de rage en face de son adversaire.
Les Hommes Rouges étaient de haute taille tous les trois, et leurs regards dominaient ce flot confus de têtes.
Il y eut entre eux, de loin, comme un muet accord.
Tous trois serrèrent leurs manteaux autour de leurs tailles, et firent mine d’opérer leur retraite.
Ils étaient entourés de tous côtés et serrés de près ; mais parmi la foule, à bien regarder le mouvement qui se fit, on eût pu croire qu’ils avaient d’assez nombreux auxiliaires.
Julien, Franz, le docteur et d’autres voulurent leur fermer la route de force ; un tumulte soudain s’éleva ; des hommes que nul ne connaissait percèrent la foule et se mirent avec une maladresse feinte au-devant de Julien, de Franz et de tous ceux qui prétendaient s’opposer à la retraite des trois manteaux rouges. Les dames criaient, effrayées ; les hommes s’efforçaient à vide, ne sachant pas très-bien ce qu’ils voulaient. On se mêlait, on se poussait, on s’écrasait.
Reinhold cherchait partout le seigneur Yanos, dont l’aide eût été si précieuse en pareille circonstance ; mais le madgyar avait regagné son appartement depuis plus d’une heure.
Les trois Hommes Rouges, suivant des lignes convergentes, s’avançaient lentement vers la porte principale.
Ils arrivèrent au seuil, protégés toujours par un cercle d’inconnus qui s’agitaient et faisaient semblant de vouloir les combattre.
Un instant, on les vit tous trois côte à côte, près du seuil. Leurs hautes tailles étaient exactement égales ; vous eussiez dit trois épreuves calquées sur le même dessin.
Ils sortirent.
La foule, Julien et Franz en tête, se rua sur leurs traces dans l’antichambre. Cette mystérieuse cohorte qui avait protégé leur fuite se dispersa.
L’antichambre s’emplit, ainsi que les corridors voisins.
Et pendant qu’on cherchait à force, des voix s’élevèrent qui disaient :
– Les voilà ! les voilà !
Julien, Franz et les plus ardents revinrent sur leurs pas, ne soupçonnant point qu’on leur donnait le change.
Au beau milieu de l’antichambre, on se pressait autour de trois hommes vêtus de manteaux écarlates, qui faisaient de vains efforts pour se dégager.
Et tout le monde disait :
– Ce sont eux ! ce sont eux !…
On les tenait à quatre chacun. Un passage fut ouvert à la vicomtesse, à Franz et à Julien.
– Otez-lui son masque ! s’écria madame d’Audemer en s’élançant vers le plus grand des trois.
Les deux autres furent livrés à Julien et à Franz. Les trois masques tombèrent.
La vicomtesse se trouva en face de M. le comte de Mirelune.
Julien reconnut dans son adversaire Amable Ficelle, auteur du Triomphe du champagne et de l’amour, et de beaucoup d’autres vaudevilles.
Franz demeura, les bras pendants, devant la face rougeaude et déconcertée de l’aimable Polyte, le favori de madame Batailleur.
Poursuivants et poursuivis étaient également stupéfaits.
Il y eut un immense éclat de rire dans la foule qui, certes, ne comprenait rien à l’énigme, mais qui s’en amusait énormément.
Cà et là quelques voix s’élevèrent pour dire que ces trois hommes rouges n’étaient pas les vrais Hommes Rouges. On retourna danser. Le gros des invités commençait à trouver qu’on abusait étrangement de la légende, et chacun avait des Hommes Rouges par dessus la tête.
Une heure environ après cet incident, que la plupart prenaient pour une comédie concertée à l’avance et couronnée d’un assez médiocre succès, les associés de Geldberg étaient réunis en groupe dans la salle et causaient à voix basse.
– Il est évident, disait Reinhold, que ni Ficelle, ni Mirelune, ni ce pauvre garçon qu’on appelle je crois Polyte, ne sont pour rien dans tout cela… on a pourtant reconnu tout le monde à la grille ! – C’est-à-dire qu’on a essayé, répliqua Van Praët. J’étais à la fenêtre et j’ai vu tout le monde entrer à la fois… Les uns ôtaient leurs masques, les autres les gardaient… On n’arrêtait personne, et ces trois grands drôles ont bien pu passer inaperçus. – Eux et d’autres… murmura madame de Laurens. – Qu’entendez-vous par là ? – J’entends que ces trois hommes n’étaient pas les seuls intrus qui fussent dans la salle… N’avez-vous pas remarqué cette manière de cohorte qui les suivait partout et semblait les défendre ?… – Je parie, dit Reinhold, que ce sont nos coquins d’Allemands du Temple ! – On pourra être plus sévère à la sortie qu’à l’entrée, reprit le docteur Mira, et placer une bonne garde à la grille. – Je mettrai là Johann, ajouta Reinhold ; il me rendra bon compte de ces figures suspectes. – Il est bien entendu qu’on sera là en force, et qu’il sera fait main basse sur tous ceux qui se sont indûment introduits. – Comme cela, nous aurons raison de nos trois Hommes Rouges !
Ils étaient à peu près au centre de la salle.
Non loin d’eux, madame la vicomtesse d’Audemer s’asseyait sur un fauteuil entre sa fille et son fils. Franc tournait autour de Denise ; Esther causait avec Julien, qui restait pensif et sombre depuis son entretien avec l’inconnu.
Il répétait machinalement au dedans de lui-même ce nom de Goëtz, que l’Homme Rouge avait prononcé.
Il avait envie de demander une explication à Esther, mais il n’osait pas, parce que son esprit faible préférait le doute à la certitude.
Les associés poursuivaient leur intime conciliabule. Ils en étaient à se demander quels étaient les acteurs de ce drame bizarre, et le nom du baron de Rodach venait répondre naturellement à cette question.
Le bal n’avait point ralenti sa joie bruyante. Quelques jeunes gens qui voulaient faire de l’effet, et parmi lesquels il faut citer en première ligne M. Abel de Geldberg, avaient changé déjà deux ou trois fois de costume. L’assemblée était de plus en plus brillante, et il était vraiment difficile de voir un plus magnifique coup d’œil.
Mais, malgré tous leurs efforts, les jeunes gens qui avaient voulu faire de l’effet, et M. Abel de Geldberg lui-même, étaient radicalement éclipsés par certain seigneur de la cour d’Elisabeth, dont le costume splendide avait quelque chose de royal.
Les aiguillettes de son pourpoint de satin blanc étaient retenues à l’aide de larges boutons de diamants. Le cordon de la Toison-d’Or, étincelant de pierreries, descendait sur sa poitrine. L’ordre de la Jarretière tranchait sur la soie de ses chausses, et une plaque de rubis, rouge et brûlante comme du feu, fixait à son feutre une plume rabattue.
Ce costume faisait valoir les formes exquises d’une taille noble et robuste à la fois. Impossible de rêver un port plus noble et plus fier !
Depuis son entrée, les femmes n’avaient plus d’yeux pour personne. Les jeunes gens à effet perdaient leurs peines, et la quatrième toilette de M. Abel de Geldberg n’avait même pas été remarquée.
Le seigneur de la cour d’Elisabeth accaparait tous les regards.
Il se promenait seul à travers les groupes et n’adressait la parole à personne.
Il avait déjà passé deux ou trois fois devant l’endroit où les associés tenaient leur conférence secrète.
En un certain moment, le nom du baron de Rodach, prononcé par l’un des associés, arriva jusqu’à son oreille…
– Qui parle du baron de Rodach ? demanda-t-il d’une voix haute et retentissante.
Les Geldberg restèrent comme frappés de stupeur. Toutes les conversations s’arrêtèrent dans la salle.
On regarda.
Le seigneur de la cour d’Elisabeth s’avança tête haute jusqu’au centre du groupe formé par les associés.
Là il ôta son masque, et l’on vit la belle figure du baron de Rodach en personne.
Les pierreries de son costume envoyaient à ses traits un reflet étrange. La fière pâleur de son visage semblait rayonner. Les associés baissèrent la tête sous le calme éclat de son regard.
Il y avait en lui tant de force et de beauté, qu’on pouvait le croire au-dessus du reste des hommes.
Au moment où il se démasquait, il y eut dans la salle un long murmure d’admiration.
Parmi ce murmure, deux cris s’élevèrent que tout le monde entendit.
– Goëtz !… dit Esther… – Mon frère Otto ! dit en pâlissant la vicomtesse d’Audemer.
Franz, qui s’était approché, murmura comme en un rêve :
– Le cavalier allemand !…
Le cri d’Esther frappa Julien au cœur, comme un coup de poignard.
Le cri de la vicomtesse fit tressaillir les associés de la maison de Geldberg.
C’était toute une révélation. Leurs ennemis étaient au milieu d’eux. Ils avaient affaire aux fils redoutés du comte Ulrich…
Le baron de Rodach s’inclina par deux fois, la première avec un sourire à l’adresse d’Esther, la seconde en regardant la vicomtesse.
Puis il se tourna vers les associés, qui évitaient de rencontrer ses yeux.
Son visage respirait toujours la même tranquillité sereine.
– Eh bien ! dit-il, messieurs, êtes-vous contents de moi ?…
Reinhold balbutia une réponse inintelligible.
– Je n’ai point voulu laisser finir ces belles fêtes, reprit le baron de Rodach, sans me montrer au milieu de vous, mes amis et mes associés… La crise commerciale est terminée… ma présence n’était plus nécessaire à Paris… je suis venu me réjouir avec vous. – Et bien vous avez fait, monsieur le baron ! répondit madame de Laurens, qui réussit la première à reprendre sa présence d’esprit. – Nous sommes heureux… commença Van Praët. – Enchantés… dit lugubrement le docteur. – Ravis !… fit Reinhold, avec une grimace qui aurait bien voulu être un sourire. – Mais, reprit madame de Laurens, j’espère que vous ne nous avez pas fait l’injure de descendre ailleurs qu’au château… Vous êtes ici chez vous, monsieur le baron et je vais vous faire préparer un appartement.
Pour la première fois, l’accent de Rodach prit une nuance d’ironie.
– Mille grâces, madame, répondit-il ; je suis touché comme je le dois de votre offre aimable ; mais je ne puis l’accepter…
Il se tourna vers Reinhold et Mira.
– Vous savez ce que je vous ai dit, lors de notre première entrevue, ajouta-t-il ; vous me demandâtes, ce jour-là, mon adresse, et je vous répondis : « J’aime le mystère par goût… c’est une manie… » Je n’ai pas changé depuis lors, madame, et mes chers associés : permettez-moi de ne point vous dire ma retraite.
L’orchestre jeta un doux prélude de valse.
Rodach prit la main de madame de Laurens.
– Voulez-vous bien m’accepter pour votre cavalier ? dit-il avec son beau sourire.
Sara, pâle et tremblante, se mit entre ses bras. Le souffle lui manquait.
Reinhold, Mira et Van Praët les regardèrent s’éloigner mêlés au tourbillon de la valse.
Franz restait immobile et les yeux grands ouverts, à contempler cet homme qui semblait exercer sur chacun une puissance si étrange.
– Je vais éveiller le madgyar, dit Reinhold à voix basse. – Il ne faut pas qu’il sorte vivant du château ! ajouta le docteur.
Le bras du baron s’arrondissait autour de la taille de Sara ; il l’entraînait défaillante et brisée.
Toutes les femmes auraient voulu être à la place de madame de Laurens…
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