XI. – Les tombes.
Lia de Geldberg était seule dans sa chambre. Il y avait longtemps déjà qu’elle avait quitté le bal, souffrante et incapable de supporter ce fracas joyeux qui faisait un contraste blessant à l’amertume de ses pensées.
Depuis quinze jours, Lia craignait ; l’espérance l’abandonnait peu à peu ; aujourd’hui le désespoir était venu.
Tout au fond de son cœur, résonnaient encore les paroles prononcées par l’ermite, on lui avait dit d’espérer en Dieu, parce qu’il n’y avait plus pour elle de bonheur sur cette terre…
C’était une belle âme, toute pleine de résignation douce et de force ; mais ce dernier coup la frappait trop cruellement. Son courage fléchissait. Il faut du temps pour apprendre cette fermeté morne des cœurs vaillants qui n’espèrent plus…
Lia était couchée sur son lit, dans son frais et gracieux costume de bal. Sa robe blanche, encore agrafée, dessinait ses formes charmantes, et sur son front pâle se posait encore la riante couronne de fleurs.
Il faisait froid, mais son corps brûlait ; la fièvre agrandissait ses yeux et changeait son regard.
Elle avait essayé de prier. Hélas ! en ces premières heures d’angoisse, l’âme s’affaisse, et un voile épais dérobe la pensée de Dieu ; la bouche ne sait plus trouver ces mots d’oraison qui consolent.
La pauvre enfant, agenouillée, était restée muette avec de grosses larmes sous la paupière et un nom dans le cœur : le nom d’Otto, qu’elle aimait davantage peut-être, à mesure qu’elle espérait moins.
Elle s’était relevée, ne voulant point penser d’amour dans l’altitude sainte où l’on pense à Dieu ; elle s’était assise sur le pied de son lit.
Oh ! que ces heures sont amères, où l’on voit, pour la première fois, glisser et fuir, comme les perles détachées d’un collier qui se brise, tous les espoirs aimés !
Chaque bonheur devient une peine ; les souvenirs chers s’empoisonnent, et pour chaque sourire rappelé, il faut une larme.
Lia, la tête penchée, les mains jointes sur ses genoux, se souvenait, la pauvre fille ! C’était bien près de là, aux environs d’Esselbach, que s’était passée son adolescence heureuse.
En arrivant à Geldberg, elle avait reconnu ce grand et fier château devant lequel le proscrit rêvait, alors qu’elle l’avait vu pour la première fois.
Dans les campagnes voisines, elle avait retrouvé les sentiers connus où Otto lui parlait d’amour.
Otto était là, pour elle, sous ces grands arbres, où ils s’asseyaient naguère, émus tous deux et pleins de confiance en l’avenir.
Quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis lors, et l’avenir, maintenant, c’était toute une vie de deuil !
Car la voix de l’ermite n’avait trouvé que bien peu d’espoirs à tuer dans le cœur de Lia ; elle acceptait cette sentence et n’y faisait point d’appel. On lui annonçait le malheur ; elle avait compris, parce que le malheur, pour elle, c’était uniquement la perte d’Otto.
Brisée de douleur et de fatigue, elle voulut chercher le sommeil ; le sommeil ne vint pas.
Durant une heure, on aurait pu la voir, blanche et pâle, étendue sur son lit ; ses yeux ne pouvaient point se fermer.
Elle se releva et ouvrit sa fenêtre, donnant sur la campagne.
C’était une belle nuit d’hiver ; la lune haute glissait lentement au ciel sans nuages.
Le paysage, éclairé vaguement, s’étendait à perte de vue et mêlait au loin ses ligues confuses que voilait une brume argentée. On voyait se dresser l’ombre noire des grands mélèzes aux flancs de la montagne ; sur la route d’Obernburg, les ruines de l’ancien village de Bluthaupt blanchissaient dans l’herbe sombre et ressemblaient aux tombes éparses d’un cimetière.
Tout cela était calme, désert, silencieux. Une mélancolie désolée s’exhalait de cette grandeur muette.
Le froid fit d’abord éprouver au front ardent de la jeune fille une sensation de bien être, mais bientôt son corps transi eut une sorte d’engourdissement ; la fièvre, redoublée, mit un flux d’idées folles dans son cerveau. Elle se pencha sur l’appui de sa fenêtre ; le vide énorme qui était au-dessous d’elle l’attirait.
Elle se rejeta en arrière. Son esprit était frappé. Dans sa chambre, un bruit se faisait, ce même bruit qu’elle entendait bien souvent et qui semblait la poursuivre en Allemagne comme à Paris.
Elle s’arrêta, tremblante et l’oreille attentive. En ce moment de trouble, la frayeur s’empara d’elle bien plus vivement qu’à l’ordinaire ; son regard, qu’elle tourna vers la campagne, lui montra, mouvant et agité, chacun des objets qu’elle venait de voir immobiles. Les noirs mélèzes glissaient comme d’énormes fantômes sur la pente de la montagne ; les ruines blanches du vieux village se dressaient, semblables à des spectres revêtus de longs suaires blancs.
Le bruit continuait ; Lia, sans autre pensée que celle de fuir cette épouvante qui l’affolait, ouvrit sa porte et se précipita dans le corridor.
Quatre heures de nuit sonnaient à l’horloge du château.
Dans le corridor, on entendait un lointain écho de la musique du bal.
Sans savoir, Lia se dirigea vers la fête, attirée par ce bruit qui la rassurait instinctivement.
Elle descendit l’escalier.
L’escalier donnait dans cette galerie où nous avons vu Klaus s’engager naguère, en sortant de la chambre de Van Praët, après le conciliabule des associés de Geldberg.
A gauche, ce corridor aboutissait à la petite porte par où Klaus avait gagné la cour de la chapelle. En suivant la galerie sur la droite, on arrivait à la partie habitée du château.
C’était ce chemin que Lia prenait toujours, et il est à croire qu’elle ne soupçonnait même pas l’existence de la porte conduisant à la chapelle en ruines.
Comme elle tournait à droite, après avoir franchi la dernière marche de l’escalier, un homme passa rapidement devant elle. La lampe qui brûlait à l’extrémité de la galerie laissait l’endroit où se trouvait Lia dans une complète obscurité ; d’ailleurs elle se trouvait cachée par la saillie de l’escalier : l’homme ne l’aperçut point et continua sa route à grands pas.
Malgré les ténèbres, la jeune fille avait entrevu son visage.
Elle s’appuya défaillante contre le mur.
On entendit le bruit de la porte de la cour qui s’ouvrait et se refermait.
Lia se redressa, galvanisée par une pensée soudaine. Elle reprit sa marche, mais en sens inverse, et se dirigea, elle aussi, vers la petite porte.
Quand elle l’eut franchie, elle se trouva dans une cour de peu d’étendue, dont la lune éclairait d’aplomb le pavé recouvert de gazon. A sa gauche se dressait un rempart massif ; à sa droite était la chapelle ruinée dont elle avait admiré souvent, de sa fenêtre, la gothique architecture.
En ce moment, la lune jouait parmi les arceaux brisés et découpait bizarrement les dentelles de pierre des grandes fenêtres ogives.
Lia traversa la cour, et entra dans la chapelle par la brèche béante où nous avons vu Klaus s’engager la veille.
Dans la chapelle, la lumière blafarde et pâle arrivait à la fois par les fenêtres sans vitraux et par le large vide de la voûte démantelée ; de grandes masses éclairées saillaient de la nuit noire ; les statues des saints, blanches et hautes, se dressaient dans leurs niches sombres ; les piliers s’élançaient, sveltes faisceaux de colonnettes, et n’avaient plus à leur sommet d’autre voûte que le ciel.
Le sol, pavé de carrés noirs et blancs, montrait çà et là ses larges pierres tumulaires, qui recouvraient la dépouille mortelle des anciens chapelains de Bluthaupt.
Au moment où Lia mettait le pied dans la chapelle, une porte située derrière le chœur tournait sur ses gonds en grinçant.
Lia tremblait, mais une main mystérieuse la poussait en avant. Elle baissa les yeux pour ne point voir ces hommes de pierre que la lune animait le long des murailles, et continua sa route, guidée par le bruit de la porte.
Après quelques efforts, elle parvint à l’ouvrir, et se trouva en face d’une sorte d’échelle, taillée dans le roc humide.
Elle descendit.
Elle était dans le caveau mortuaire des comtes.
Le premier objet qui frappa ses regards fut une tombe large, supportant trois statues de chevaliers couchées côte à côte.
Sur cette tombe, une lampe brûlait, qui éclairait vaguement les sculptures des autres monuments funèbres.
Auprès du tombeau des trois chevaliers, un homme était debout, le dos tourné à la lumière. C’était bien celui que la jeune fille avait vu passer dans le corridor ; c’était pour lui qu’elle avait suivi dans les ténèbres ce chemin redoutable, mais elle hésitait à s’avancer maintenant, parce qu’elle ne découvrait plus son visage.
Peut-être s’était-elle trompée…
Elle restait partagée entre son désir qui l’entraînait en avant et sa frayeur qui lui disait de fuir.
L’homme s’essuya le front ; il semblait rendu de fatigue et sa haute taille s’affaissait, lassée, sous les plis amples de son manteau écarlate.
Il s’assit sur le bord de la tombe des trois chevaliers. Ce mouvement mit ses traits en face des rayons de la lampe ; un cri s’étouffa dans la poitrine de Lia. Cette fois, il n’y avait pas à s’y tromper ; c’était bien le noble visage d’Otto.
Le cœur de la jeune fille s’inonda de joie ; ses craintes étaient oubliées ; avait-elle pu désespérer ?…
Elle s’élança… Mais à peine avait-elle fait quelques pas qu’elle s’arrêta, frappée de stupeur.
Elle passa le revers de sa main sur ses yeux, qui battaient éblouis.
Un autre homme venait de sortir de l’ombre, une autre figure exactement pareille à celle d’Otto.
Etait-ce un rêve ! toutes ces choses étranges n’existaient-elles que dans le délire de sa fièvre !…
Comme elle s’interrogeait elle-même, une troisième figure surgit à la lumière, semblable encore aux deux autres.
C’étaient les mêmes traits, beaux et fiers, les mêmes tailles enveloppées dans des manteaux pareils.
Ils étaient là trois hommes avec une seule forme, trois reproductions identiques du même être, trois types sortis du même moule, et l’illusion était si forte, que Lia ne savait plus lequel des trois était son amant !…
Elle pressait son front à deux mains ; elle appelait à son aide son intelligence ébranlée ; elle se croyait folle !
L’ombre d’un pilier s’étendait sur elle, les trois hommes ne la voyaient point.
Les deux derniers venus se baissèrent et prirent, sous la tombe des fils du comte Noir, des pioches et une pelle.
Celui qui était arrivé le premier souleva la lampe et ils gagnèrent un espace vide, marqué au milieu du souterrain par une petite croix de bois.
Lia se colla, tremblante, à la pierre froide du pilier.
L’homme qui tenait la lampe la déposa sur le sol ; il prit à son tour une pioche, et tous trois se mirent à creuser la terre.
Ils travaillèrent longtemps en silence. Cinq fosses furent ouvertes, l’une à côté de l’autre.
Et chaque fois qu’une fosse était creusée, une voix s’élevait qui disait :
– Celle-ci est pour Fabricius Van Praët. – Celle-ci pour le docteur José Mira. – Celle-ci pour le chevalier de Reinhold. – Celle-ci pour le madgyar Yanos Georgyi…
Quand ce fut au tour de la dernière, la voix dit :
– Celle-ci est pour le vieux Moïse de Geldberg.
Au nom de son père, Lia se laissa choir sur ses genoux.
Les trois hommes s’appuyèrent sur leurs pioches et demeurèrent un instant immobiles.
– Voilà plus de vingt ans, mes frères, dit celui qui était arrivé le premier, d’une voix triste et grave, que nous avons creusé une autre fosse au même lieu !… nous étions jeunes alors et notre sœur vivait !… Durant ces longues années, avez-vous songé parfois à dire une prière pour le repos de l’âme du malheureux baron de Rodach ? – Il avait voulu déshonorer notre sœur ! répondirent les deux frères d’un air sombre. – Et nous l’avons puni de mort ! répondit le premier, c’était le droit ; mais on doit des prières à ceux qu’on envoie ainsi, sous la main de Dieu, sans leur donner le temps de se repentir… moi, j’ai prié bien souvent, mes frères, car cet homme, nous l’avons dépouillé après sa mort, et c’est sous son nom que nous avons longtemps déjoué les poursuites de nos ennemis.
Celui qui parlait ainsi franchit les fosses ouvertes et s’agenouilla auprès de la petite croix de bois ; les deux autres l’imitèrent.
On entendit dans le silence du caveau les versets latins du De profundis.
Puis les trois hommes se relevèrent.
– Notre besogne est finie pour cette nuit, dit le premier arrivé ; allons nous reposer, car nous aurons bientôt besoin de toutes nos forces… Demain, s’il plaît à Dieu, ces cinq fosses seront pleines et les serviteurs de Bluthaupt salueront le fils des comtes !
Ils éteignirent la lampe et se dirigèrent tous les trois vers l’escalier de la chapelle.
Lia, plus morte que vive, les suivait.
Ils traversèrent la chapelle et la cour.
Au moment où celui qui était venu le premier allait rentrer sur les pas de ses frères, dans le corridor où la jeune fille l’avait vu passer seul naguère, se sentit retenu par le pan de son manteau.
Il se retourna ; Lia était agenouillée sur le pavé à ses pieds.
La porte, cependant, s’était refermée sur les deux autres frères, engagés dans le corridor.
– Otto… murmura le jeune fille d’une voix défaillante, j’étais là… dans le caveau… j’ai tout vu… j’ai tout entendu ! Je sais bien que je ne puis être à vous, désormais…
Une larme roula le long de sa joue pâle.
– Mais, je vous en prie, ajouta-t-elle en joignant les mains, épargnez la vie de mon pauvre père !
La lune tombait d’aplomb sur le visage de la jeune fille et illuminait son admirable beauté. Parmi l’angoisse de sa douleur sans bornes, il y avait comme un reflet de résignation suave et sainte.
Otto était ému jusqu’à ne point trouver des paroles ; entre toutes les épreuves de sa vie, celle-ci était peut-être la plus amère.
Il releva la jeune fille et l’attira contre son cœur.
– Mon Dieu, murmura-t-il, ayez pitié d’elle et de moi !
Il y eut un silence durant lequel on n’entendit que l’effort pénible de leurs respirations oppressées.
– Lia, dit enfin Otto, je vous aimais… je vous aime !… Jamais une autre femme n’aura place dans mon cœur… Que Dieu vous fasse heureuse et me donne double part de souffrances !
La tête de la jeune fille s’appuya contre le sein du bâtard de Bluthaupt, et un sanglot souleva sa poitrine.
– Adieu ! reprit Otto en essayant de se dégager, nous ne nous verrons plus en ce monde, Lia… – Nous nous reverrons au ciel ! murmura la jeune fille d’une voix qui semblait mourir.
Et comme Otto poussait la porte pour se retirer, elle ajouta, ranimée par un élan de dévouement filial :
– Mon père !… vous ne m’avez pas promis la vie de mon père !
Otto s’arrêta, irrésolu.
– Je vous promets la vie de Mosès Geld, Lia, dit-il enfin ; mais il faut que justice soit faite, et mieux vaudrait pour lui la mort peut-être…
La porte retomba sur lui.
Lia se remit à genoux, et son front toucha l’herbe glacée qui croissait entre les pavés de la cour.
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