‹ Le Fils du diable – Tome IIChapitre 64 sur 69 · XII. – La chasse aux flambeaux.

XII. – La chasse aux flambeaux.

Le lendemain, vers sept heures du soir, on se levait de table au château de Geldberg. Le dîner avait eu lieu de bonne heure, à cause de cette fameuse chasse aux flambeaux qu’on attendait depuis trois semaines.

C’était le dernier acte de la fête ; les invités devaient repartir pour Paris le jour suivant.

Point n’est besoin de dire que le repas avait été superbe. Les officiers de bouche de la maison de Geldberg s’étaient surpassés, voulant couronner dignement la série de leurs merveilles culinaires.

On avait bu et mangé démesurément, sous prétexte d’adieux ; le dessert avait tourné au touchant, et les insectes de lettres, attendris par le champagne, avaient en vérité déclamé quelques méchants petits vers entre la poire et le fromage.

Ils sentaient de loin les parfums trop connus de leur cuisine bourgeoise et ils se bourraient de vivres comme le prévoyant chameau qui va traverser le désert.

En somme, il y avait une certaine émotion parmi les convives. On voyait partout des joues enluminées et des poitrines élargies.

En quittant le salon, les jambes de M. le comte de Mirelune éprouvaient de légères et agréables oscillations. Quant à Ficelle, il était gris, ma foi, mais gris comme un homme qui s’occupe sérieusement de couplets.

Il enfilait l’un à l’autre tous les calembourgs consignés dans ses vaudevilles, et les glissait à l’oreille de son Mécène féminin, la grosse épouse du notable commerçant de la rue Laffitte.

Au commencement du repas, on eût pu remarquer chez les membres de la maison de Geldberg une sorte de préoccupation affairée, mais ils avaient réussi à prendre le dessus.

Madame de Laurens n’avait jamais été si charmante ; M. le chevalier de Reinhold ne s’était jamais montré plus joyeux.

Il n’y avait qu’Esther qui gardait sur son front comme un voile de tristesse. Julien ne s’était point placé, à table, auprès d’elle. La belle comtesse cherchait incessamment les regards de son fiancé, qui semblaient la fuir.

Julien s’asseyait à côté de sa mère ; celle-ci tenait rigueur au chevalier de Reinhold, et se renfermait dans un silence pensif.

C’étaient là de légères taches sur un fond brillant ; personne ne les remarquait, et la joie générale n’en était point altérée.

Une demi-heure après le dîner, la foule des convives descendait les escaliers du château, se dirigeant vers la cour principale, où l’on entendait un grand bruit. C’étaient les cris de piqueurs et de palefreniers, des notes perdues, données par la trompe qu’on essayait, les aboiements des chiens et le trépignement des chevaux, dont le pied impatient frappait le sol.

Le jeune monsieur Abel de Geldberg était en selle, au seuil de la cour. Cette soirée devait être mémorable dans sa vie. En sa qualité de sportsman très-méritant, il était le directeur et le chef de cette partie de la fête.

Au moment où les premières dames mettaient le pied dans la cour, il fit un signe et emboucha sa trompe. Une joyeuse fanfare éclata, sonnée par tous les veneurs à la fois.

Il y avait dans la cour une meute très-nombreuse, et les équipages de chasse étaient entendus suivant le système allemand.

Les dames, qui pouvaient se donner le titre d’écuyères, sautèrent sur de fringants chevaux, capables de suivre la chasse ; les autres, quoique revêtues de l’uniforme d’amazone, s’assirent sur des palefrois débonnaires ou même sur les prudents coussins de leur voiture.

La grille fut ouverte à deux battants et la chasse sortit. C’était une nuit sombre, mais sèche ; de gros nuages sans pluie couvraient le ciel.

En franchissant la grille, les invités se trouvèrent en face d’un admirable spectacle.

L’immense paysage qu’on découvrait le jour, du sommet de la montagne, était en quelque sorte dessiné dans la nuit par de longues lignes de lumière. La forêt resplendissait ; chaque arbre avait sa ceinture de feu. Le long des routes que devait suivre la chasse, l’illumination allait traçant de capricieuses courbes, qui se mêlaient dans la nuit sombre comme les lignes entrelacées d’un paraphe.

Et tous ces feux, multipliés à l’infini, perdaient leurs lueurs dans les grandes ténèbres. Ils brillaient comme autant d’étoiles, mais de loin ils semblaient ne point éclairer les objets environnants.

Cela faisait l’effet d’une immense arabesque, tracée avec des pointes de diamants sur un gigantesque fond de velours noir.

Pour ménager un contraste sans doute, les ordonnateurs de la chasse avaient laissé dans l’ombre la pente de la montagne où s’asseyait le château de Geldberg. On voyait l’illumination commencer tout au bout de la grande avenue.

Ce fut par cette voie que la chasse s’engagea.

Les invités du dehors et les gens du pays étaient là en foule, les uns à pied, les autres équipés pour le courre.

Il y eut un hourra pour les dames, et le cortége descendit l’avenue.

On n’était pas encore en train ; la meute pelotonnait dans l’ombre ses couples muets.

Il y avait, parmi les femmes surtout, un peu d’hésitation, car la forêt de Geldberg était pleine de dangereux passages, et, si splendide que fût l’illumination, il était impossible de croire, avant d’avoir vu qu’elle pût remplacer la lumière du jour.

Le départ s’opérait lentement et avec une sorte d’embarras. On voyait çà et là des laquais secouant des torches rouges et chevelues. Les chevaux s’effrayaient ; la meute, étonnée, s’amassait en troupeau et refusait d’avancer.

Le jeune monsieur de Geldberg, en costume anglais, taillé sur un patron tout à fait supérieur, tenait la tête de la cavalcade. Il avait mis Victoria-Queen au trot, et tenait déjà cette attitude malade, pénible, éreintée qui remplace, chez nous, grâce aux progrès de l’art équestre, la fière mine des cavaliers du vieux temps.

Il s’agitait beaucoup ; il donnait des ordres d’une voix brève et napoléonienne. Il trouvait parfois dans sa mémoire des mots britanniques qui, vu la circonstance, faisaient un effet prodigieux.

C’était en somme un gentleman bien passable, et Victoria-Queen, son élève, faisait l’éloge de ses capacités.

Il y eut une première halte au bout de l’avenue, entre la traverse de Heidelberg et la lisière de la forêt.

La partie mâle des invités entoura le jeune monsieur de Geldberg, comme un état-major bien appris se groupe autour du général en chef, à l’heure solennelle de la bataille.

Le fils de Mosès Geld prit la parole, d’une voix haute et ferme.

Sans se tromper une seule fois, il divisa les postes de chasse entre les assistants avec une liberté d’esprit qui lui fit grand honneur. Il traça en peu de mots l’itinéraire des dames et donna le signal du départ définitif.

On avait fait le bois dans la matinée. Un cerf courable avait été détourné dans les taillis avoisinant l’étang de Geldberg. Durant tout le jour. On l’avait gardé à vue pour ainsi dire, et l’on était sûr du lancé.

C’était vers la plaine et l’étang de Geldberg que la partie active de la chasse devait se porter. Les dames et les paresseux avaient leurs places désignées à certains carrefours pour voir passer le cerf.

Les piqueurs, cependant, triaient la meute et choisissaient les relais.

On était entré dans le cercle brillant formé par l’illumination. La nuit de l’avenue était loin déjà : chiens et chevaux, trompés par ce jour factice, prenaient leur ardeur matinière. Au signal donné, la chasse s’élança comme un tourbillon ; voitures et piétons se dispersèrent dans des directions diverses. L’emplacement où s’était faite la halte resta solitaire durant quelques instants.

Au bout d’un quart d’heure, on aurait pu voir une ombre se glisser dans le fourré, à quelques pas de la lisière et s’adosser, immobile, à un arbre.

A moins de l’avoir aperçu d’avance, il était impossible de distinguer maintenant ce personnage, qui était protégé contre le regard par l’ombre du tronc d’un mélèze, et semblait faire corps avec l’arbre auquel il s’appuyait.

On entendait de temps en temps et par bouffées le bruit lointain du galop des chevaux, les aboiements de la meute et le son adouci des fanfares.

L’air était froid, mais lourd et calme ; pas une lumière ne s’éteignait dans la campagne scintillante, et le paysage gardait intacte sa merveilleuse parure.

Le pas d’un cheval résonna sur le gazon de l’avenue, et la silhouette d’un cavalier apparut confusément au loin. Il marchait au milieu de la voie, et à mesure qu’il approchait, la lumière l’éclairait plus distinctement.

A vingt pas de la halte, ou eût pu reconnaître le costume pimpant et la courte taille de M. le chevalier de Reinhold.

Comme il arrivait à l’endroit où la chasse s’était arrêtée naguère, il mit sa main au-devant de ses yeux, afin de regarder un objet qui passait par la traverse d’Heidelberg.

C’était encore un cheval avec son cavalier, dans lequel Reinhold crut reconnaître, au premier aspect, le docteur Mira, revêtu de sa longue redingote.

Il prononça le nom du Portugais ; personne ne répondit.

Le chevalier s’était trompé de sexe. Le prétendu cavalier était une femme, portant un costume d’amazone en drap de couleur sombre. Un voile épais lui couvrait le visage. Sous ce voile, se cachaient les traits pâles et bouleversés de madame la vicomtesse d’Audemer, qui avait quitté la chasse, poursuivie par les paroles de l’Homme Rouge, et qui se rendait seule à la Hœlle de Bluthaupt.

Ses souvenirs avaient sommeillé longtemps, elle s’était endormie dans une crédulité volontaire ; mais le sang de son père s’éveillait en elle, et son cœur avait parlé durant l’insomnie de la nuit précédente.

Elle voulait savoir, quoi qu’il pût lui en coûter désormais !

Elle laissa, sur sa gauche, la traverse de Heidelberg, tourna la base de la montagne, et gravit toute seule, le cœur serré, la main tremblante, le sentier étroit qui conduisait à la bouche de la Hœlle.

La route était longue encore et son courage défaillait déjà.

Le chevalier arrêta sa monture au centre du carrefour. Il était là sans doute à un rendez-vous, car il attendit.

Une minute environ après le passage de la vicomtesse, une autre amazone, qui suivait aussi la traverse de Heidelberg-, s’avança au galop léger d’un charmant cheval. Impossible de prendre celle-ci pour le docteur José Mira ! Un spencer de satin emprisonnait sa taille souple et fine ; c’était une jeune fille et une charmante jeune file, suivant toute probabilité.

Elle glissa dans le demi-jour et poursuivit sa route. L’idée vint au chevalier que c’était Denise d’Audemer ; mais quelle apparence ! Il avait laissé Denise entre Julien et sa mère, au beau milieu de la foule, sur la route de l’étang de Geldberg…

Qu’elle fût ou non Denise, l’amazone ne prit pas le même chemin que la vicomtesse, elle laissa sur sa droite le sentier qui montait au trou de la Hœlle, et continua de descendre la traverse du Heidelberg.

– Je crois que l’autre était aussi une femme ! grommela Reinhold. Où diable vont-elles donc comme ça ?

Il n’avait pas achevé, qu’une troisième amazone, venant comme les deux autres de l’étang de Geldberg, tourna court à quelques pas de lui et enfila au grand galop l’avenue.

Elle passa si près de Reinhold qu’il sentit le vent de sa course.

– Aux ruines… dit-elle.

Reinhold avait reconnu madame de Laurens.

Quelques minutes après, les gens qu’il attendait arrivèrent presque en même temps. C’était le docteur portugais et Fabricius Van Praët.

– Ma foi ! dit le Hollandais en s’essuyant le front, voici une belle fête… J’avais une idée, tout en galopant sur ce diable de cheval qui me secoue les côtes !… On aurait pu faire un ballon… – Ah ! ah ! interrompit Reinhold, qui ne put s’empêcher de sourire eu songeant à l’ancien métier de Fabricius. – Un ballon, répéta ce dernier, pareil à celui que j’enlevai à Leyde en 1820… C’était un aérostat de forme ovale, au centre de gravité duquel était attachée une corde qui soutenait un cercle d’artifice…

José Mira haussa les épaules.

– Nous ne sommes pas venus pour parler de fadaises, dit-il. – Mon excellent ami, répliqua vivement Fabricius, la science aérostatique n’est pas une fadaise… et vous verrez que les ballons remplaceront les chemins de fer !… En attendant, vous avez un peu raison… parlons du présent… Ne verrons-nous pas le madgyar ? – Le madgyar ne veut point se mêler de cette affaire, répondit Reinhold ; d’ailleurs il a bien autre chose en tête !… Depuis la fin du bal, il fait sentinelle, l’épée à la main, au pied de l’escalier de la Tour du guet. – Il attend le baron ? demanda Mira. – Et il l’attendra quinze jours, s’il le faut ! répliqua le chevalier ; son valet hongrois est auprès de lui qui tient un sabre de rechange et deux paires de pistolets chargés… Si le baron est dans la tour, son affaire me paraît claire. – Et où pourrait-il être ? demanda Van Praët. Les gardes que vous avez mis à la grille du château pendant le bal sont des hommes sûrs ? – Très-sûrs, répliqua Reinhold, et ils ont soulevé tous les masques… Il est clair comme le jour que Rodach n’a pu quitter Geldberg ! – Au moins, ne nous gênera-t-il pas pour notre expédition ! grommela le docteur. Où en sommes-nous ?

Reinhold se frotta les mains.

– Si la chasse du cerf est aussi bien organisée que la nôtre, répondit-il, je plains le pauvre animal… C’est arrangé avec un goût parfait !… Le petit coquin ne peut éviter Charybde que pour tomber dans Scylla !… – Je réponds de son poste de chasse, dit Mira, j’y ai placé moi-même l’homme que vous savez. – Moi, ajouta Van Praët, je viens de colloquer maître Pitois sous la Tête-du-Nègre, vis-à-vis de cette maison du paysan Gottlieb où Franz va si souvent… – Et moi, reprit Reinhold, j’ai posté Mâlou dans les ruines de l’ancien village… et je viens de voir madame de Laurens qui courait au rendez-vous à bride abattue… cela fait le piège et l’appât… Je parierais pour les ruines ! – Moi, pour le poste de chasse ! dit le docteur ; c’est au bord de l’étang, et il y a certain vieux saule qui cache mon homme admirablement. – Moi, pour la Tête-du-Nègre ! ajouta Van Praët ; si vous voyiez comme mon Pitois est bien installé entre deux roches ! – Fritz, le petit joueur d’orgue et Johann, reprit Reinhold, font office de bataillon volant… Ils cherchent… et ce serait bien le diable si nous perdions encore cette partie avec un si beau jeu ! – Nous n’avons plus qu’une nuit, murmura le docteur, si nous la perdions… – Bah ! firent ensemble Reinhold et Fabricius.

Un relancé, sonné à quatre trompes, se fit entendre dans la plaine. Les trois associés prêtèrent l’oreille un instant, afin de s’orienter, puis ils s’éloignèrent au grand trot, dans la direction de la chasse.

– Si nous nous perdons, avait dit Reinhold, dans deux heures nous nous retrouverons à ce carrefour.

Après le départ des trois associés, la halte resta déserte durant une ou deux minutes. Quand on eut cessé d’ouïr le bruit de leurs chevaux, un mouvement léger se fit dans les ténèbres du bois. La grande ombre que nous avons vue se coller au tronc d’un mélèze se détacha de l’arbre lentement, et un cri aigu retentit dans le silence de la forêt.

Ce cri avait des intonations étranges et reconnaissables. Nous l’avons entendu deux fois déjà : la première au moment où les bâtards de Bluthaupt s’échappaient de la prison de Francfort ; la seconde au bal de l’Opéra-Comique, alors que se jouait, sous les yeux de Franz, cette bizarre comédie du cavalier allemand, du majo et de l’Arménien.

Ce cri était un signal convenu dès longtemps entre les trois frères, et qui leur avait servi bien souvent dans leur vie de proscrits.

Une seconde s’était à peine écoulée, qu’un cri pareil se faisait entendre dans les taillis, à une distance considérable : un troisième écho, si faible qu’on pouvait à peine le saisir, arriva de la plaine.

Le personnage caché dans le bois se tut et attendit.

Le premier effet de son appel, fut l’arrivée d’un homme en costume de paysan, qui tenait un cheval par la bride.

Quelques instants après, un double galop se fit ouïr et deux cavaliers s’arrêtèrent au milieu de la halte. Leurs visages disparaissaient sous de grands chapeaux rabattus, et ils étaient enveloppés dans des manteaux rouges. Notre homme du bois, qui s’était mis en selle, portait exactement le même costume.

– Ami Dorn, dit-il au paysan ; vous allez rester là, car ils vont revenir ; vous, Goëtz, au bord de l’étang… vous, Albert, auprès de la maison de Gottlieb, sous la Tête-du-Nègre ; moi, aux ruines du village !…

Leurs éperons piquèrent le flanc de leurs chevaux, qui bondirent ; la lueur brillante de l’illumination montra un instant les plis écarlates de leurs manteaux qui flottaient au vent.

Puis ils disparurent, chacun dans la direction indiquée.

Hans Dorn, resté seul, sortit du cercle de lumière et alla s’appuyer à son tour contre le tronc du mélèze.

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