Chapitre 9
Un mois après les événements que j’ai rapportés dans le chapitre précédent, Arthur était complètement rétabli.
Le dimanche suivant, M. le curé devait publier le dernier ban du mariage d’Arthur Julien avec Alexina Gendron.
Tout allait donc pour le mieux.
Que faisait Pierre pendant ce temps-là, me demandera-t-on ?
Pierre cherchait dans sa mauvaise tête un moyen d’empêcher le mariage.
Le brave père Julien se doutait de quelque chose.
Il n’avait pas remarqué sans un certain mécontentement que pendant l’année qui avait suivi l’incendie des bâtisses du malheureux Arthur, Pierre avait été d’une gaieté folle.
Il s’amusait, et lorsque quelqu’un lui parlait de son frère et lui faisait remarquer qu’il était bien gai quand tout le monde dans sa famille était triste, il répondait invariablement :
— Est-ce ma faute à moi, si mon frère est fou ?
Le misérable hypocrite !
Il savait fort bien que c’était lui qui avait été la cause de la folie de son frère, mais il ne voulait pas qu’on vint à soupçonner qu’il était l’auteur de ce crime.
Pierre avait encore dans la tête, de devenir l’époux d’Alexina Gendron.
On sait que tout ce qu’il a fait, soit contre la jeune fille, soit contre Arthur n’ait pour but que d’empêcher leur mariage.
Après le refus de la jeune fille, il essaya de faire mourir cette dernière.
Cependant, Pierre n’éprouvait pas encore de la haine pour Alexina.
Dans un premier moment de colère, il avait désiré sa mort mais l’amour avait bientôt pris le dessus.
Il regretta même ce qu’il avait fait, mais comme avant tout, il tenait à ce qu’Alexina n’épousât pas Arthur, il résolut d’empêcher le mariage en ruinant son frère.
Arthur fou, il fut dans la jubilation. Alexina finirait bien par l’accepter pour époux ; c’était du moins ce qu’il pensait.
Mais il fallait se faire accepter de la jeune fille, voilà ce qu’il y avait de plus difficile.
Pierre laissa faire quelques mois.
Il n’osait encore parler, car il croyait s’apercevoir qu’Alexina n’avait pas beaucoup d’amitié pour lui.
Enfin voyant qu’Arthur ne revenait pas à la raison, il prit sa lâcheté à deux mains et se disposa à faire une nouvelle tentative auprès de la jeune fille.
Il se mit de nouveau à fréquenter la famille Gendron.
Pierre jouait du malheur.
Dès qu’il faisait son apparition chez Gendron, on voyait Alexina partir furtivement, et se rendre chez Julien.
Se doutait-elle de ce qui amenait le jeune homme chez son père ?
Sa conduite le laissait bien entendre.
Pierre rageait.
Chaque fois qu’il revenait de chez Gendron, le misérable passait des heures à sacrer, à blasphémer contre la jeune fille.
Il pleurait de rage, en constatant son impuissance à captiver même l’estime de celle qu’il aimait.
Il résolut malgré tout, de lui parler encore une fois de son amour.
Ce fut un dimanche, après la messe, qu’il aborda Alexina, au sortir de l’église.
Ils marchèrent un bon bout de chemin, sans se dire un mot.
Alexina se doutait de ce que Pierre avait à lui dire et elle se préparait à le recevoir de manière à lui ôter le peu d’espoir qu’il pouvait encore avoir.
Enfin Pierre, après avoir parlé de choses et d’autres, finit par une déclaration d’amour des plus accentuées.
Le regard que lui lança la jeune fille et l’air de mépris qui se lisait sur sa figure, firent reculer Pierre de quelques pas.
— Comment, lui dit la jeune fille, tu oses me parler d’amour, toi, Pierre Julien. Crois-tu que je vais oublier celui qui m’a sauvé la vie ? Non, Pierre, j’ai plus de cœur que tu ne le crois. Plus Arthur sera dans le malheur, plus je l’aimerai. Soyons amis, mais ne me parle jamais de ton amour.
Évidemment la jeune fille faisait des efforts pour parler doucement.
À voir l’indignation qui se reflétait sur sa figure, on eut pu s’attendre à une explosion de colère, mais il n’en fut rien.
Il est probable qu’Alexina, connaissant le mauvais caractère de Pierre, ne voulait pas trop le froisser.
Ils ne s’adressèrent plus une seule parole, pendant le reste du trajet.
Rendue en face de la demeure de son père, Alexina souhaita le bonjour à Pierre, qui ne répondit même pas.
Dans le courant de l’après-midi la jeune fille raconta au père Julien, ce qui lui était arrivé.
Julien répondit : je m’en doutais.
Puis il ajouta mentalement : pourvu qu’un nouveau malheur n’arrive pas.
Deux ou trois mois plus tard, Pierre fit une nouvelle démarche auprès de la jeune fille.
Le résultat ne fut pas meilleur pour lui, que la première fois.
Le cœur plein de rage, en face de l’indifférence, pour ne pas dire plus, qu’Alexina éprouvait pour lui, il dit à cette dernière, en la laissant :
— Écoute, Alexina, qu’Arthur devienne mieux, ou qu’il reste dans l’état où il est actuellement, tu ne seras jamais son épouse.
La conduite de Pierre avait déjà fait naître chez son père le soupçon qu’il ne devait pas être étranger aux malheurs arrivés à Alexina et à Arthur ; ce que la jeune fille lui raconta, ne fit que confirmer ses soupçons. Il résolut donc de surveiller son fils aîné de près.
Le samedi qui précéda la publication du dernier ban, vers neuf heures et demie du soir, le père Julien qui était toujours aux aguets, crut entendre ouvrir la fenêtre de la chambre de Pierre.
Prenant toutes les précautions possibles pour ne pas faire de bruit, il se rend auprès de la fenêtre de sa chambre qui se trouve au-dessous de celle de son fils et regarde dehors.
Il faisait affreusement noir, cependant il put voir une forme descendre l’échelle qui était appuyée sur la maison, puis partir en courant à travers les champs.
Le misérable, s’écrie le père Julien, indigné, il va renouveler son crime d’il y a deux ans, mais cette fois j’y serai.
Il ouvre la porte et le voilà parti à la recherche de Pierre.
Il le distingua bientôt dans l’ombre, courant toujours dans la direction de la maison d’Arthur.
Désirant le prendre sur le fait, il ne chercha pas à l’approcher.
Ils coururent ainsi, jusqu’à la grange d’Arthur.
Rendu en cet endroit, Pierre se disposait à mettre le feu, lorsqu’il se sentit subitement empoigné par une main de fer.
— Misérable, s’écrie le père Julien, que fais-tu là ?
En se sentant empoigné, Pierre chercha à s’esquiver, mais il avait affaire à plus fort que lui.
Quoique passablement âgé, le père Julien avait encore le poignet solide et malgré tous les efforts qu’il fit, Pierre ne put s’échapper.
— C’est toi, Pierre, continua le père Julien, qui veux ruiner de nouveau ton pauvre frère. Ah ! je connais maintenant, qui a causé l’accident qui a failli coûter la vie à Alexina, je connais maintenant qui a mis le feu aux bâtiments d’Arthur. C’est toi, malheureux, qui a commis tous ces crimes. Tu n’as donc pas de cœur. Tu ne crains donc ni la prison ni l’exil.
Pierre se remit bientôt de la surprise que lui avait causé l’apparition de son père en cet endroit.
Se voyant pris sur le fait, il résolut de payer d’audace.
Il se moqua de la jeune fille, d’Arthur, et de son père même.
Il dit qu’il avait juré que le mariage entre Arthur et Alexina n’aurait pas lieu et il était décidé à mettre tout en œuvre pour remplir son serment.
Le père Julien voulut alors lui faire quelques remontrances.
Fou de rage, ne sachant plus ce qu’il disait, Pierre se mit à injurier son père de la manière la plus brutale.
Le père Julien commençait à sentir la colère s’emparer de lui. Il se contraignit autant qu’il put ; finalement, le cynisme révoltant dont son fils faisait preuve, le mit hors de lui-même et dans un moment d’indignation facile à comprendre il s’écria :
— Va-t-en, misérable et ne remets jamais les pieds dans la paroisse, va-t-en, je te chasse, je te maudis.
En même temps, il lâcha le bras de Pierre qu’il avait tenu jusque-là.
Pierre partit alors à la course et disparut bientôt dans les ténèbres.
Quant au malheureux père Julien, il se laissa choir sur un morceau de bois qui se trouvait près de la grange.
Il resta là, sans bouger pendant quelques instants, puis il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Il était une heure du matin lorsque le père Julien arriva chez lui. Personne ne s’aperçut de son absence, et personne ne le vit arriver.
Le lundi suivant Arthur et Alexina étaient unis par les liens du mariage.
La paroisse toute entière assista à la cérémonie, pour donner une preuve de la joie que lui causait le bonheur de ces deux êtres qui avaient tant souffert.
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