Chapitre 1
En entendant son père le chasser et le maudire, Pierre Julien fut saisi d’un effroi impossible à décrire.
Sa colère disparut, comme par enchantement.
On sait qu’il partit à la course à travers les champs.
Ses oreilles tintaient.
Il croyait entendre des êtres invisibles qui le poursuivaient et lui criaient sans cesse : maudit, maudit, maudit !
Et il courait.
Il se rendit ainsi jusqu’aux premières maisons de Chateauguay.
À moitié mort de fatigue, il se laissa choir sur le bord de la route.
La tête dans ses mains, il se mit à songer à la position dans laquelle il se trouvait.
Chassé ! maudit !
Il lui sembla voir son père lui lancer sa malédiction.
Un frisson glacial parcourut tous ses membres ; il craignait que cette malédiction ne lui fut fatale, et cependant il ne se repentait pas.
Il eut même la pensée de revenir sur ses pas et d’accomplir le crime qu’il avait prémédité ; mais il supposa que son père devait veiller et la crainte d’être surpris de nouveau le retint.
Le jour le surprit dans ses méditations. Il se leva alors, et continua de marcher du côté de Chateauguay.
Il se rendit chez un de ses amis qui demeurait en cet endroit. Il trouva la famille en train de déjeuner. Comme il avait l’habitude parfois d’aller passer le dimanche à Chateauguay on ne fut pas surpris de sa visite.
On l’invita à se mettre à table, ce qu’il accepta avec empressement. Malgré la marche forcée qu’il venait de faire, et qui en toute autre circonstance lui eut donné un furieux appétit, Pierre mangea peu.
Il passa le dimanche chez son ami.
Les gens de la maison trouvaient qu’il n’avait pas ses manières d’habitude.
Il était sombre, taciturne ; à peine répondait-il quand on le questionnait.
Comme on lui faisait la remarque qu’il n’était pas aussi gai que d’ordinaire, il répondit qu’il n’était pas bien ; que la marche l’avait fatigué ; enfin, il expliqua le mieux qu’il put la cause de sa taciturnité.
Vers quatre heures de l’après-midi, il partait de Chateauguay pour se rendre à la ville.
Pour venir à Montréal, il fallait dans ce temps-là se rendre au Sault, se faire traverser à Lachine, en canot, par les sauvages, puis faire le reste du trajet, soit à pied, soit en voiture.
Pierre qui n’avait que quelques sous dans sa poche, fut donc forcé de marcher tout le long du chemin. Ce ne fut que deux jours après son départ de Beauharnois, qu’il arriva à Montréal.
Il n’avait jamais mis les pieds dans cette ville, aussi se trouva-t-il complètement dépaysé.
Tout en marchant à l’aventure, il arriva à la place Jacques-Cartier.
Il s’arrêta un moment en cet endroit et se mit à réfléchir à ce qu’il devait faire.
Il lui restait à peu près un écu pour tout partage, il lui fallait donc trouver de l’ouvrage s’il ne voulait pas mourir de faim. Mais quoi faire ? Il ne connaissait aucun métier, et ne savait ni lire, ni écrire. Heureusement, il lui vint à la mémoire, qu’une de ses connaissances de Beauharnois, qui avait demeuré quelques mois à Montréal, avait trouvé de l’ouvrage au déchargement des navires, dans le port.
Il descendit la place Jacques-Cartier et se rendit sur les quais. Une heure après il était à l’ouvrage.
Pierre Julien était un garçon très fort et sans être travaillant à l’excès, il était loin d’être le plus paresseux des ouvriers de bord. On s’aperçut bientôt de sa bonne volonté et surtout de sa force et c’était à qui, des propriétaires de navires, lui donnerait de l’ouvrage.
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