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Chapitre 8

Je ne crois pas nécessaire de dire ici, que tout ce qui était humainement possible de faire, avait été fait, pour amener la guérison d’Arthur Julien.
Les habitants de Beauharnois ayant les Julien et les Gendron à leur tête, avaient décidé de prendre un bon moyen pour guérir le jeune homme.

Arthur avait souvenance d’avoir eu une terre et une maison en sa possession, et que tout avait été détruit par le feu.

Plusieurs personnes prétendaient que si le jeune homme revoyait tout ce qu’il avait perdu, il en serait tellement frappé, que la raison lui reviendrait.

Chacun se mit à l’œuvre et en un mois maison, grange et étable étaient debout.

Il y avait déjà deux ans que Arthur avait perdu la raison.

On se trouvait dans le temps du battage des grains.

Au printemps, les Gendron et les Julien aidés de quelques amis, avaient ensemencé la terre, puis dans le courant de l’été avaient fait la récolte, de sorte que la grange était pleine de grain et de foin.

On avait acheté le même nombre d’animaux qu’il y avait sur la terre au moment de l’incendie, ainsi que les instruments agricoles.

On avait pris un grand soin de construire maison, grange et étable tels qu’avant leur destruction.

En un mot une personne qui n’eût pas été témoin de ce qui s’était passé en cet endroit s’y serait trompé et aurait cru que les bâtisses étaient les mêmes que celles qui existaient avant l’incendie.

Arthur n’avait pas mis les pieds sur sa terre depuis la catastrophe qui l’avait ruiné.

Il avait toujours refusé d’y aller et je dois avouer qu’on ne cherchait pas à l’y conduire, afin que la surprise qu’on voulait lui causer fut plus grande et amena s’il était possible sa guérison.

Enfin le moment était arrivé de faire voir au jeune homme sa propriété.

Ce fut Alexina qui eût pour mission de le décider à y aller.

Un matin, elle arriva chez Julien de bonne heure : il était environ cinq heures et demie.

Arthur était debout et se promenait de long en large dans la cuisine.

— Comment, lui dit la jeune fille, tu n’es pas encore rendu sur ta terre, et tes gens qui sont à battre ton grain depuis plus d’une heure. Allons, paresseux, viens examiner leur ouvrage.

Alexina s’efforçait de sourire en parlant, mais, une personne qui eût prêté attention, se fut aperçu que la jeune fille avait des larmes dans la voix et qu’elle faisait des efforts pour ne pas éclater en sanglots.

En entendant parler Alexina, Arthur se mit à la regarder tout ébahi, puis, après quelques minutes de réflexion, il se rappela sans doute de l’incendie, car il répondit :

— Tout est brûlé, tout est brûlé, je suis ruiné.

— Brûlé, brûlé, mais rêves-tu ? Allons, viens avec moi, tu verras que tout est bien comme tu l’as laissé hier.

Machinalement, Arthur suivit la jeune fille.

Pendant le trajet de la demeure de son père à sa terre, le jeune homme ne dit pas un mot.

Il se faisait cependant un travail considérable dans sa pauvre tête malade.

Il regardait de tous côtés, s’arrêtait pour examiner une maison, un arbre.

Tout le monde savait dans la paroisse, la tentative qui devait se faire ce jour-là, pour faire recouvrer la raison à ce pauvre enfant.

Ceux qui demeuraient sur le parcours que devait suivre Arthur, se mettaient sur le perron de la porte de leur maison et le saluaient au passage.

Il mettait alors la main sur son front comme s’il eut voulu rassembler ses souvenirs, puis comme s’il ne pouvait trouver ce qu’il cherchait, il se mettait à branler la tête comme un homme découragé, et continuait son chemin.

Enfin, ils ne sont plus qu’à quelques arpents de la maison d’Arthur.

Le père Julien est sur le perron, qui regarde venir son pauvre enfant.

Il tremble le brave homme, ses jambes fléchissent sous lui.

Quel serait le résultat de cette tentative ?

Si elle n’allait pas réussir ?

Il eut la force d’entrer dans la maison et informa ceux qui s’y trouvaient qu’Arthur s’en venait, qu’il n’était plus qu’à quelques arpents.

Chacun se mit à l’ouvrage et on attendit avec impatience l’arrivée du jeune homme.

Plus Alexina avançait, plus elle se sentait faiblir.

Elle faisait des efforts surhumains pour ne pas pleurer.

Quand elle aperçut la maison, elle prit son courage à deux mains, et s’adressant à Arthur, elle lui dit en la lui montrant :

— Tiens, regarde ta maison ; tu vois bien que tu te trompais tantôt, quand tu disais qu’elle était brûlée.

Arthur regarde dans la direction désignée par la jeune fille, et s’arrête subitement, la tête en avant, les yeux grands ouverts.

Il pousse alors un soupir prolongé et s’écrie en se tenant la tête de ses deux mains :

— Ah ! mon Dieu, ma tête, ma tête ; je crois que je vais devenir fou.

Puis, sans songer à sa compagne, il s’élance à la course, dans la direction de sa maison.

La jeune fille le suit du plus près qu’elle le peut.

Ils arrivent ainsi en courant jusque devant la maison.

Arthur se dirige alors du côté de la grange et s’arrête en face des batteurs.

Ces derniers le saluent et l’un d’eux lui dit en riant :

— Tu es en retard ce matin, Arthur, je crois que tu fais le paresseux.

Arthur répète encore :

— Ah ! mon Dieu, ma tête.

Il ne dit rien aux batteurs et se dirige vers l’étable.

Ses voitures sont là, telles qu’elles étaient la veille de l’incendie.

Il regarde dans le champ et aperçoit ses animaux.

Il court alors vers la maison criant toujours : ma tête, ma tête.

Mais la secousse était trop forte.

En arrivant dans la maison, il tombe sans connaissance sur le plancher.

Son père aidé de l’un des batteurs le transporte sur un lit.

Il n’est pas nécessaire de dire dans quelle disposition d’esprit se trouvaient les familles Gendron et Julien.

Alexina surtout, croyant avoir un tout autre résultat que celui qu’elle espérait, se faisait mille reproches sur sa conduite.

Elle pleurait à chaudes larmes, auprès du lit, sur lequel Arthur gisait privé de connaissance.

Arthur fut plus d’une demi-heure sans connaissance.

En revenant à la vie le jeune homme se mit à regarder de tous côtés.

Son regard n’était pas égaré, mais annonçait l’étonnement.

— Où suis-je demanda-t-il à son père qui se trouvait devant lui ?

— Chez toi, mon enfant : mais repose-toi. Ne parle pas, car cela te fatiguerait. S’il y a quelque chose que tu désires savoir, tu m’en parleras tantôt.

Arthur ne voulut pas écouter les recommandations que son père lui faisait.

— J’ai fait un mauvais rêve, je crois, dit-il. J’ai souffert, horriblement, mais je ne me rappelle de rien.

Son regard, son parler, tout annonçait que le jeune homme avait recouvré la raison.

Je ne saurais décrire la joie qu’éprouvèrent les parents et les amis d’Arthur, lorsqu’ils s’aperçurent qu’il était guéri.

Alexina, surtout, en sautait de joie.

Elle courut d’un trait jusqu’à la demeure de son père, afin d’annoncer à ceux qui étaient restés à la maison, la guérison de son fiancé.

Et tout le monde qui demeurait sur le chemin qu’elle dut parcourir, l’appelait à son passage pour lui demander des nouvelles du jeune homme.

Alexina, sans prendre la peine de s’arrêter, criait à chacun de ceux qui s’informaient.

— Il est guéri.

Et il fallait voir la joie qui apparaissait sur la figure de tous ces gens en apprenant la bonne nouvelle.

— Arthur est guéri, se disait-on : quel bonheur !

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