Chapitre 2
Dans le cours de l’été, comme bien on le pense, Pierre avait fait connaissance avec un grand nombre d’ouvriers. Le soir il s’amusait avec eux, à boire et à fêter, très souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Au nombre de ses nouveaux amis se trouvaient trois jeunes gens, qu’il eut été de beaucoup préférable qu’il n’eut jamais connus.
Ces trois jeunes gens se nommaient respectivement Jos. Latreille, Frank Belleau, et Pascal Touchette. C’étaient trois habitués de la prison et du pénitencier. Ils avaient été condamnés tour à tour pour vol, pour assaut, et pour tentative d’assassinat. C’étaient, par conséquent des amis peu enviables, et cependant, ce fut avec eux que Pierre Julien s’unit le plus intimement.
Chaque soir, ils se réunissaient tous quatre dans une auberge de bas étage qui se tenait alors au coin des rues Lagauchetière et Saint-Laurent.
C’est en cet endroit que Latreille, Belleau et Touchette avaient l’habitude de préparer leurs plans.
La première fois qu’ils parlèrent à Pierre de l’associer à leur brigandage, ce dernier refusa péremptoirement. Il lui restait encore un peu d’honnêteté et de plus il avait une peur affreuse de la police et surtout du pénitencier. Le seul mot de pénitencier le faisait trembler de frayeur.
Cependant à force de lui parler de leurs tours, exécutés sous le nez de la police et sans qu’on put jamais les découvrir, Pierre finit par se montrer moins scrupuleux. Inutile de dire que nos trois voleurs de profession doraient toujours beaucoup leurs exploits et bien souvent en inventaient pour mieux réussir dans l’œuvre de perdition qu’ils avaient entreprise contre le malheureux Julien.
Pourquoi tant travailler, disaient ou Latreille, ou Belleau, ou Touchette, quand il est si facile de vivre largement aux dépens des gros bourgeois. Les riches doivent aider aux pauvres et quand ils ne veulent pas s’exécuter de bon gré on leur fait faire de force.
Enfin, après beaucoup d’hésitation, et surtout après avoir reçu l’assurance qu’il n’agirait que s’il le fallait absolument, Pierre consentit à s’unir à eux dans la prochaine expédition.
L’occasion se présenta bientôt pour Pierre, de donner un coup de main à ses nouveaux amis.
Un soir, qu’ils s’étaient donné rendez-vous, comme d’habitude, à l’auberge de la rue Saint-Laurent, Frank Belleau arriva une heure après ses compagnons. On se mit à le questionner sur la cause de ce retard.
— C’est bien simple à expliquer, dit Belleau, je viens de préparer un coup très facile à exécuter et qui va nous enrichir de suite. Dès que nous aurons l’argent en poche, nous filerons aux États-Unis et au diable la police.
— Et quel est ce fameux coup que tu viens de préparer, lui demanda Latreille ?
— Voici, reprit Belleau, ce que je vous propose de faire. Depuis plus d’un mois, nous n’avons rien fait et nos poches commencent à sonner creux. Tout en marchant sur la rue Saint-Paul, cette après-midi, je me faisais cette réflexion, et j’en venais à la conclusion qu’il fallait nous mettre à la besogne si nous ne voulions pas mourir de faim. Or, voilà que tout en me ressassant cela dans la caboche, j’aperçois une pancarte dans la vitrine d’un magasin. Je regarde la pancarte en question et je lis en belles grandes lettres : On demande un garde magasin.
« Pour un garde magasin, c’est difficile d’en trouver un meilleur que moi ; n’est-ce pas mes petits agneaux ?
— Nous te dirons cela plus tard, répondit Touchette, va toujours.
— Tant pis, continua Belleau, vous ne voulez pas me faire un petit compliment, vous verrez bientôt que vous aviez tort ; mais suffit. Me voilà donc devant le magasin à la pancarte. Après l’avoir lue, pas le magasin, mais la pancarte, je me sentis pénétré d’une inspiration subite qui me dit d’aller offrir mes services à ces braves gens.
« Je m’examine un peu la tournure, en me mirant dans la vitrine et me trouvant l’air tout-à-fait respectable, je fais un demi-tour à gauche et j’entre dans le magasin. Un grand désuife d’Anglais, vient au-devant de moi, et me demande ce que je désire, naturellement dans la langue de j’sais c’quépire.
— J’sais c’quépire : qu’est-ce que c’est que cela, demande Latreille ?
— Imbécile, reprend Belleau, c’est un musicien anglais. Mais, voyons, vous autres, laissez-moi parler, si vous continuez à m’embêter avec vos questions, je n’en finirai plus. Donc, voilà qu’il me demande en anglais, ce que je désire. Or, vous savez si ça me va, parler l’anglais. Je lui explique le but de ma visite et de suite il me conduit au maître du magasin, un gros vieux, qui n’a pas l’air plus malin qu’un autre. Enfin, pour terminer, le boss me trouve de son goût et m’engage à raison de trois piastres par semaine.
— Trois piastres par semaine ; est-ce là ton beau coup, dirent Latreille et Touchette, en riant ?
— Innocents, va, si vous aviez pour deux sous de jugeote, vous comprendriez que si je me suis engagé comme cela, c’était pour entrer dans le magasin. Mais, encore une fois, laissez-moi parler. Voici, à quoi je veux en venir : du moment que je suis dans le magasin, j’examine les êtres et à un moment donné, nous y faisons une visite qui nous permet de vivre de nos rentes, pendant assez longtemps. Eh ! bien, maintenant, qu’est-ce que vous pensez de mon plan ?
— Parfait, s’écrièrent Latreille, Touchette et Julien, mais quand te proposes-tu de le mettre à exécution ?
— Quant à cela, j’ai besoin de trois ou quatre jours, une semaine au plus, pour bien connaître l’intérieur du magasin. D’ailleurs, nous nous verrons tous les soirs et quand tout sera prêt je vous le dirai et nous nous mettrons à l’œuvre.
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