‹ Le fratricideChapitre 18 sur 22 · Chapitre 8

Chapitre 8

Sait-on vraiment ce que c’est que la peine du fouet ? Ces gens qui ont pour mission de faire exécuter la loi, ont-ils une idée des douleurs qu’endure ce malheureux qui reçoit une centaine de coups de fouet ? Ah ! il faudrait que ces messieurs y passassent une fois. Il faudrait qu’avant de les nommer directeurs ou gardiens de pénitenciers, on leur fit appliquer quelques douzaines de coups de fouet sur le dos ; on leur fit connaître au moins la conduite révoltante, infâme de certains gardiens qui paraissent avoir pour mission de tourmenter les prisonniers afin de les exciter à la révolte et les faire battre ensuite ; peut-être y regarderaient-ils deux fois avant de faire appliquer ce supplice digne des temps barbares.

Que de changements ne ferait-on pas ? Et ces changements seraient tout autant en faveur des gens respectables que des forçats eux-mêmes.

En effet, croit-on que la conduite de certains gardiens qui mènent les prisonniers comme des animaux ni plus ni moins, croit-on que cette discipline que l’on donne aux forçats, les fasse devenir meilleurs ? Si réellement on le pensait, il serait facile de démontrer le ridicule d’une pareille idée, par des centaines d’exemples.

C’est un fait reconnu que celui qui a le malheur d’être fouetté, surtout comme on le fait dans certains pénitenciers, cesse d’être homme pour ne devenir qu’une brute.

Il était dix heures moins un quart, quand on vint chercher Pierre Julien pour le conduire au lieu du supplice.

Qui pourrait dire les pensées sinistres et douloureuses qui traversèrent l’esprit du malheureux, lorsqu’il franchit l’espace qu’il y avait entre son cachot et l’endroit où il devait recevoir son châtiment ?

Était-il possible que la société, non contente de l’éloigner de son sein, exigeait encore pareil supplice ?

Quelles tortures n’allait-il pas endurer ?

— Maudits soient donc ceux qui causèrent ma perte !

Maudite soit la loi qui me fait le jouet d’être sans cœur !

Maudits soient ceux qui, sous prétexte de faire exécuter cette loi, vont mettre ma chair en lambeaux, me faire endurer des souffrances atroces !

Maudits soient ceux qui m’ont donné le jour !

Maudit, maudit, moi-même !

Ainsi pense le malheureux Julien.

La rage est dans son cœur. Il voudrait avoir en son pouvoir le monde tout entier, pour l’écraser sous ses pieds. La haine qu’il ressent maintenant pour ses semblables n’a plus de bornes. Ce n’est plus un homme, c’est une brute.

Le malheureux Julien marche à pas lents ; soutenu par les deux gardiens qui sont allés le chercher dans son cachot. Ses yeux sont égarés, il sait à peine où il va.

Cependant en arrivant dans la salle du supplice où se trouvent réunis en ce moment tous les prisonniers, il cherche à reprendre contenance.

Ses compagnons de détention ont la vue sur lui. Quelques-uns le regardent d’un air moqueur, mais la généralité paraît attristée. Plusieurs même ont les yeux remplis de larmes. C’est que ces malheureux ne sont pas encore complètement corrompus. Les uns sont tout nouvellement arrivés, les autres n’ont pas encore eu à souffrir de la brutalité des gardiens : il leur reste encore un peu de cœur.

En apercevant l’instrument du supplice Pierre Julien sentit ses jambes fléchir sous lui. Il dût s’arrêter même un instant.

Enfin, le voilà rendu. On lui met le dos à nu, et on attache ses bras et ses pieds à un instrument construit expressément pour la flagellation.

Deux prisonniers qui avaient consenti à se faire bourreaux, pour prix de leur liberté, se placèrent de chaque côté de la victime. Leurs bras musculeux annoncent que chaque coup qu’ils porteront sera fatal.

Le directeur du pénitencier donne l’ordre de commencer.

Le fouet, conduit par le bras vigoureux de l’un des bourreaux, décrivit un demi cercle, et vint s’abattre sur le dos de Julien, en faisant entendre un sifflement terrible. Les sept lanières du fouet laissèrent sept marques rouges sur la peau du malheureux, qui se tordit de douleur ; mais avant qu’il fût remis de la douleur que lui causait ce premier coup de fouet, un second sifflement se faisait entendre et sept autres marques apparaissaient sur le dos de Julien.

Alors le malheureux se mit à lancer des cris effroyables, inhumains et qui faisaient dresser les cheveux des spectateurs. C’étaient des imprécations, des blasphèmes tellement monstrueux que les détenus eux-mêmes en étaient effrayés.

Les coups continuaient à pleuvoir sur le dos du malheureux. Le sang jaillissait de mille endroits différents. Les fouets en étaient rougis, les bourreaux en avaient sur la figure et leurs mains en étaient teintes.

Les détenus étaient paralysés à la vue de cette effroyable torture.

Les cris de Julien diminuèrent peu à peu. On n’entendit plus bientôt que sa respiration saccadée. Cependant, il ne perdit pas connaissance. Les bourreaux avaient terminé leur œuvre. Le dos de Pierre ne présentait plus qu’une plaie. On détacha le malheureux de l’instrument de supplice et deux gardiens durent le transporter dans l’infirmerie, où il reçut quelques soins que nécessitait son état.

Pierre Julien fut plusieurs semaines avant de sortir de l’infirmerie. Enfin, ses plaies s’étant cicatrisées, il dut reprendre la vie de ses compagnons. Quel changement s’était opéré chez le pauvre Julien. Il avait vieilli comme si trente années s’étaient écoulées depuis le jour où il reçut son châtiment. Ses cheveux étaient presque blancs ; des rides nombreuses sillonnaient sa figure ; il était sombre, taciturne, ne parlait jamais ; il semblait, en un mot, comme un spectre vivant.

Le temps fixé pour sa détention finit bientôt. Il éprouva une certaine satisfaction lorsqu’on lui annonça qu’il allait enfin jouir de la liberté. Il y tenait, le malheureux, à la liberté, et pour une raison qui le peint bien sous son vrai jour.

Pierre Julien attribuait tout ce qu’il avait souffert à Alexina et à Arthur. À Alexina, parce que par son refus de l’accepter pour époux, elle l’avait fait chasser de sa paroisse natale. Il se figurait que s’il eût épousé cette jeune fille, il se serait fait une vie nouvelle, heureuse et tranquille ; à Arthur, puisque celui-ci lui avait enlevé celle que lui, Pierre, désirait pour compagne de sa vie.

Des idées de vengeance traversèrent son esprit et déjà il formait un plan infernal qu’il n’attendait que l’occasion de mettre en exécution.

Ce fut dans ces dispositions d’esprit que Pierre Julien quitta le pénitencier.

q

Page 1