Chapitre 9
Nous allons revenir maintenant à nos anciennes connaissances de Beauharnois, dont je n’ai pas parlé depuis quelque temps. Voyons ce qui s’était passé pendant les cinq années écoulées.
Immédiatement après leur mariage, Arthur et Alexina avaient naturellement pris possession de leur nouvelle résidence.
Dans la paroisse, la disparition de Pierre Julien avait causé peu d’excitation. Le pauvre diable était peu estimé et naturellement on trouva que c’était un bonheur qu’il eut quitté Beauharnois. Il n’y eut que ses amis de cabaret qui songèrent à lui un peu plus que de raison.
Arthur et Alexina jouissaient de tout leur bonheur, et ce bonheur était partagé par les familles des nouveaux époux.
Mais, il était écrit quelque part, que Pierre Julien, en quelque endroit qu’il fût, devait être le malheur de ces bonnes familles.
Dans le temps où se passe mon récit, les journaux étaient peu nombreux, et encore ne recrutaient-ils leurs abonnés que parmi les habitants des villes. Il était rare de trouver un lecteur de journal à la campagne. En général, on ne savait même pas lire. À vrai dire, il n’y avait que le curé, le notaire et le médecin de la paroisse qui se payaient le luxe de souscrire à une feuille quelconque.
Ainsi donc, les nouvelles de la ville n’arrivaient à la campagne que très rarement. Quand un paysan venait vendre ses denrées à la ville, il avait le soin de se bourrer de nouvelles qu’il racontait ensuite à ses voisins et voisines.
Or, il se trouva que le jour où Pierre subissait son procès et était condamné au pénitencier, il y avait à Montréal un habitant de Beauharnois qui apprit la chose et la raconta au père du condamné, Jean Julien.
On se figure facilement la douleur que ressentit le pauvre père en apprenant la conduite de son fils et le châtiment qu’il avait si justement mérité. Ce fut avec beaucoup de ménagement qu’il en parla à sa femme. Malheureusement, les précautions furent inutiles. La malheureuse mère fut accablée par cette pénible nouvelle. Elle prit le lit quelques jours plus tard et un mois après on la conduisait au cimetière.
Jean Julien, frappé au cœur par le déshonneur que lui causait son fils et par la mort de son épouse qu’il aimait tendrement, ne put supporter longtemps la douleur qu’il éprouvait. Un an après la condamnation de son fils au pénitencier, il allait rejoindre au ciel, la compagne de sa vie.
Arthur, de son côté, supporta difficilement la honte que lui causait son misérable frère. Mais, grâce à la bonne Alexina et au bon cœur des habitants de Beauharnois, qui évitèrent toujours de lui parler de son frère, il finit par oublier quelque peu ce qu’était devenu le misérable Pierre et reprit peu à peu son genre de vie habituelle.
Cinq ans après leur mariage, nous retrouvons Arthur et Alexina dans leur petite maison à Beauharnois, vivant dans la plénitude de leur bonheur. Arthur est maintenant un cultivateur à l’aise. Grâce à d’abondantes récoltes qu’il sut vendre avec profit, Arthur avait considérablement augmenté ses propriétés.
Deux enfants, un petit garçon et une petite fille, étaient venus resserrer leur union. Le bonheur régnait donc en maître dans cette maison. Ils étaient trop heureux, Alexina le disait des fois à son mari. Elle éprouvait des pressentiments sinistres ; l’avenir lui apparaissait plein de douleurs.
Arthur prenait tous les moyens possibles de chasser de l’esprit de sa bonne petite femme toutes ces idées noires. Mais, à force d’entendre Alexina lui parler de ses pressentiments, il avait fini par y prendre part. Et quand la jeune femme lui faisait part de ses craintes pour l’avenir, il ne trouvait d’autre réponse à lui faire que de la presser sur sa poitrine et de la couvrir de baisers.
Environ huit jours après la sortie de Pierre du pénitencier, Arthur dut aller à Chateauguay, porter une certaine quantité de grain qu’un marchand de cet endroit avait acheté de lui. Afin d’être de retour le même jour, Arthur partit de bon matin. À son départ, Alexina se jeta à son cou et lui demanda en grâce d’envoyer un de ses hommes à sa place à Chateauguay.
— Je sens qu’un malheur va t’arriver, s’écriait la jeune femme les larmes aux yeux, et que ferais-je sans toi, mon pauvre Arthur ?
— Ne crains rien, ma chère Alexina, je pars de bonne heure et je serai de retour avant la nuit. Et d’ailleurs, que veux-tu qu’il m’arrive ? Je suis en bons termes avec tous les habitants de Beauharnois et de Chateauguay, et l’on n’a pas vu d’étranger dans la paroisse depuis plusieurs semaines. Chasse ces idées sombres et amuse-toi avec nos deux petits anges.
Et Arthur partit ; Alexina ne put travailler de la journée et dès cinq heures du soir, elle se plaçait à la fenêtre pour voir si elle n’apercevrait pas son mari sur la route.
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