Chapitre 4
Si Julien avait demandé à Gendron de donner sa fille en mariage à Pierre, c’était parce que ce dernier l’avait prié de le faire.
Pierre se doutait bien un peu qu’il n’était pas aimé d’Alexina, mais il n’aurait jamais cru que la jeune fille put refuser de devenir sa femme.
L’aimait-il réellement ?
Il était difficile d’en douter par sa manière d’agir.
Il cherchait toutes les occasions de lui parler.
Savait-il que la jeune fille se rendait, soit chez les voisins, soit à l’église, que de suite, il allait à sa rencontre afin de faire route avec elle ?
Il avait essayé bien des fois de lui ouvrir son cœur en lui dévoilant tout l’amour qu’il avait pour elle, mais Alexina trouvait toujours moyen de changer le sujet de la conversation.
Il se doutait bien qu’elle ne l’aimait pas, mais il avait l’espérance qu’elle changerait et qu’elle finirait par se rendre à ses instances.
La réponse qu’il allait recevoir de son père devait par conséquent le surprendre quelque peu.
Il était à peu près cinq heures du soir, lorsque Pierre arriva à la maison.
Il était allé à Chateauguay, faire une promenade chez des amis et revenait passablement gris.
Jean Julien se trouvait dans la grange, occupé à quelques travaux de réparation.
Pierre vint l’y trouver.
— Quelle réponse, demanda-t-il à son père, en le voyant ?
Julien s’aperçut aux manières de son fils, qu’il était ivre, et il essaya de remettre à plus tard, la réponse qu’il était forcé de donner.
— Je suis occupé, dans le moment, répondit-il, rends-toi à la maison ; j’irai t’y trouver dans la minute, et je te ferai connaître ce qu’Alexina a dit.
— C’est donc bien long, que vous ne puissiez pas me le dire de suite. Est-ce que par hasard, elle ne voudrait pas de moi ? Si c’était le cas, dit-il en proférant des menaces, elle me le paierait cher.
Et il commença à s’emporter contre la jeune fille, contre son père, contre tout le monde.
Jean Julien chercha à le calmer, par toutes sortes de moyens, mais Pierre ne voulait pas entendre raison.
Finalement quand il fut certain que la jeune fille ne voulait pas de lui pour époux, il devint fou de colère.
Il dit que son père était la cause du refus d’Alexina ; que la jeune fille l’aimait et que si elle n’avait pas été influencée, elle l’aurait accepté avec plaisir.
Il criait, blasphémait, écumait, en un mot, il était affreux à voir.
Son père désirant mettre fin à cette scène épouvantable, empoigna Pierre par les épaules et le conduisit un peu brusquement à la maison, où il l’enferma dans une chambre, après l’avoir forcé de se coucher.
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Pendant que cette scène se passait chez Julien, une autre beaucoup plus agréable avait lieu chez Gendron.
Le pauvre Arthur tremblait affreusement lorsqu’il partit chez lui pour aller parler à Alexina.
Son cœur battait bien fort.
Le jeune homme s’arrêta plusieurs fois, avant d’arriver à la demeure de Gendron.
Rendu à la porte, je crois bien qu’il resta cinq minutes avant d’entrer.
Alexina était cachée près de la fenêtre et le regardait faire.
La joie rayonnait sur la figure de la jeune fille.
Elle n’ignorait pas le but de la visite d’Arthur et comprenait cette hésitation de la part du jeune homme ; aussi, en jouissait-elle.
Comme il m’aime, pensait-elle.
Et elle ajoutait, songeant à l’avenir : comme nous serons heureux.
Lorsqu’elle le vit attendre si longtemps à la porte, elle songea à lui ouvrir.
L’émotion la suffoquait.
Elle essaya de faire un pas, et se trouva dans l’impossibilité de marcher.
Enfin, la porte s’ouvre et Arthur apparaît, rouge de bonheur.
Il aperçoit la jeune fille debout près de la fenêtre.
Une personne qui eut été cachée pour voir la mine qu’avait en ce moment mes deux jeunes amoureux, eut infailliblement éclaté de rire.
Et cependant ces scènes d’amoureux craintifs se répètent tous les jours.
J’en aurais des chapitres et des chapitres, s’il me fallait raconter toutes celles que je connais.
Mais à quoi bon.
Est-ce que tous mes lecteurs qui ont dépassé la vingtaine, n’ont pas été plus ou moins acteurs dans des scènes semblables ?
Je ne raconterai pas au long, non plus, l’entrevue qu’Arthur eut avec Alexina.
Ils échangèrent peu de paroles, et se comprirent admirablement bien.
Avait-il besoin de se raconter mille choses ?
Ils savaient qu’ils s’aimaient mutuellement du plus profond de leur âme, cela leur était suffisant.
Lorsqu’ils se séparèrent ils étaient décidés à se marier.
Comme ils ne voulaient pas trop froisser Pierre, ils résolurent de demander à leurs parents de ne pas parler de leur mariage pour le présent, mais d’attendre le moment propice pour l’annoncer.
Les préparatifs devaient se faire en cachette, afin qu’à un moment donné, lorsqu’on verrait Pierre d’assez bonne humeur, on lui ferait part de la nouvelle et le mariage aurait lieu de suite.
On peut comprendre jusqu’à quel point, le misérable Pierre était redouté, par les précautions que prenaient Arthur et Alexina, pour lui apprendre leur mariage.
Nous verrons plus tard s’ils avaient raison de le craindre.
Arthur Julien continua de se rendre tous les soirs chez Gendron.
Au lieu de s’amuser avec les garçons de la maison, comme il avait l’habitude de le faire avant qu’il fut question de son mariage, il parlait à la jeune fille.
Que de projets pour l’avenir ne discutaient-ils pas ensemble ?
On parlait bien bas, pour ne pas éveiller les soupçons des étrangers qui se trouvaient dans la maison.
Que de joie, que de bonheur en perspective.
La soirée passait vite pour les fiancés. On se quittait avec regret, et toujours avec la promesse de se revoir le soir suivant.
Les jeunes gens qui avaient chacun l’espérance qu’un jour Alexina finirait par l’épouser, commençaient à se douter de quelque chose.
La jeune fille était plus timide, plus réservée avec eux. Quand Arthur n’était pas là, on la voyait peu dans la chambre où se tenait la famille. Et dès que le jeune homme arrivait, elle s’empressait de se rendre auprès de lui.
Les soupçons naquirent en peu de temps.
Les jeunes gens s’en parlèrent entre eux et bientôt toute la paroisse se disait que décidément, Arthur Julien allait épouser Alexina Gendron.
Naturellement, Pierre eût bientôt appris la rumeur qui courait dans la paroisse.
On ne peut se faire une idée de l’accès de rage dans lequel cette nouvelle le mit.
Ce fut un dimanche, à la porte de l’église qu’il sut la chose.
Depuis que son père lui avait fait entendre qu’Alexina ne voulait pas de lui pour époux, Pierre n’avait pas remis les pieds chez Gendron.
Il s’était juré cependant, que si la jeune fille ne l’épousait pas, elle n’en épouserait pas d’autre.
Puis il avait laissé faire, attendant le moment propice pour mettre ses projets à exécution.
On juge facilement de ce qu’il éprouva, lorsque le dimanche en question, au sortir de l’église, il fut abordé par un de ses amis qui lui dit, sans autre préambule :
— Ah ! ça, Pierre, tu vas aller aux noces, donc ?
— De qui, demanda Pierre, étonné ?
— Fais donc pas l’ignorant : tu sais que ton frère Arthur va épouser Alexina Gendron prochainement.
— Ah ! c’est vrai, répondit Pierre, après une minute d’hésitation. Mais, ajouta-t-il, le mariage n’est pas encore fait.
Et il planta là son ami, s’empressant de se rendre à sa demeure.
Il alla se cacher dans la grange et là se livra à un accès de rage insensée.
Pierre aimait la fille de son voisin, autant qu’un homme de sa trempe peut aimer.
L’idée de se voir rejeter pour son frère lui causa un désappointement impossible à décrire.
Il repassa dans sa mémoire la conduite d’Arthur depuis que son père lui avait fait entendre que la jeune fille ne voulait pas de lui.
Chaque soir, le jeune homme allait chez Gendron. Le dimanche, Arthur et Alexina se rendaient à l’église et en revenaient ensemble.
Il y avait à peine quelques jours qu’Arthur avait acheté une terre et commencé à la travailler.
Tout cela et bien d’autres petits détails qu’il serait trop long d’énumérer, lui vinrent à la mémoire.
— Ah ! s’écria-t-il, en blasphémant, ils ne sont pas encore mariés. Ils ont cru pouvoir se jouer de moi comme d’un enfant, je vais leur montrer qu’ils ont eu tort.
Il se remit quelque peu de sa colère, et se disposa à rentrer à la maison.
Au dîner, il parla de la nouvelle qu’il avait apprise et taquina même Arthur, sur son mariage.
Le père était enchanté de voir que Pierre se montrait si bien disposé.
On fixa la date du mariage à quinze jours plus tard.
Arthur se rendit dans l’après-midi chez Gendron, et fit part à la famille de ce qui était arrivé et de la décision qu’on avait prise, de faire le mariage quinze jours plus tard.
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