Chapitre 6
Des mois s’étaient écoulés depuis le dimanche où Pierre avait appris le futur mariage de son frère avec Alexina.
L’accident arrivé à la jeune fille avait considérablement retardé le mariage, puis était venue la maladie d’Arthur.
Lorsque tout le monde fut rétabli, on était rendu dans le temps des foins.
Arthur avait eu de l’aide pour travailler sur sa terre, pendant sa maladie.
Il lui fallait maintenant faire les récoltes.
Le mariage fut donc remis à l’automne suivant.
Rien de bien étrange se passa durant ce temps.
Chacun travaillait de son côté.
Pierre continuait à être gai dans sa famille.
Le retard apporté au mariage de son frère, lui causait un grand plaisir.
Il espérait bien trouver dans sa mauvaise tête un nouveau moyen, sinon d’empêcher complètement, du moins de retarder ce mariage.
La récolte avait été excellente.
Arthur surtout était très satisfait de la sienne.
Ses granges étaient pleines de foin et de grains.
Le mariage devait avoir lieu prochainement, dans huit ou quinze jours.
Arthur avait meublé sa maison, et tout était prêt pour recevoir les mariés.
Le jeune homme demeurait encore chez son père.
Une nuit, à la fin du mois de septembre, les habitants de Beauharnois furent réveillés en sursaut, par les cris de « au feu, au feu ».
En un instant toute la paroisse fut sur pied et se dirigea vers le théâtre de l’incendie.
Les familles Julien et Gendron furent les premières rendues.
Jugez de la douleur et du désespoir de ce pauvre Arthur, lorsqu’il s’aperçut que c’étaient sa maison et sa grange qui brûlaient en ce moment.
Malgré des efforts inouïs, on ne put rien sauver.
Maison, grange, récolte, animaux, tout fut détruit dans l’incendie.
Le malheureux jeune homme se trouvait complètement ruiné.
Il n’avait d’autres ressources que de vendre sa terre et de continuer à travailler pour son père.
La secousse fut trop forte pour Arthur.
En arrivant chez lui, après l’incendie, il tomba sans connaissance sur le plancher.
Son père et un de ses voisins le transportèrent sur un lit, pendant qu’un autre courait à Chateauguay, chercher un médecin.
Arthur ne reprit connaissance qu’au bout de six heures.
Aux premiers mots qu’il prononça on s’aperçut qu’il était dans le délire.
L’origine du feu était le sujet des conversations, dans la paroisse.
On était dans le temps du battage des grains.
Quelques personnes prétendirent que le feu avait bien pu être mis par des batteurs qui auraient allumé leur pipe au moment du départ et laissé tomber une allumette à demi éteinte sur la paille.
Mais les batteurs avaient quitté la grange à six heures et le feu ne s’était déclaré que vers dix heures, ou dix heures et demie.
On dut donc laisser cette supposition de côté.
On chercha à expliquer autrement l’origine de l’incendie, mais en vain ; on ne put arriver à aucun résultat, si ce n’est que le feu avait peut-être été mis.
Mais on ne connaissait pas d’ennemis à Arthur.
Le jour de l’incendie Pierre arriva chez lui, vers six heures et demie.
Après le souper, il ne sortit pas, mais s’amusa à parler de choses et d’autres avec ses parents.
Vers neuf heures il monta se coucher.
À neuf heures et demie, tout le monde dormait, ce soir-là, chez Julien.
La chambre où couchait Pierre, se trouvait en arrière.
Il y avait une fenêtre qui donnait sur la cour et appuyée sur la maison, tout près de la fenêtre, se trouvait une échelle.
Quand Pierre se fut assuré, en écoutant attentivement, que tout le monde dormait dans la maison, il sortit par la fenêtre, descendit l’échelle, et rendu dans la cour, se mit à courir à travers les champs jusqu’à la maison de son frère.
La nuit était sombre.
Il n’y avait personne dehors à pareille heure.
Pierre ne craignait pas d’être rencontré.
Rendu près de la maison d’Arthur, il se mit à examiner la position des bâtiments.
Il voulait la ruine totale de son frère, et le meilleur moyen d’arriver à ce résultat, était de tout faire brûler.
Il y avait une maison, une grange et une étable.
Il résolut de mettre le feu à chacun des bâtiments.
Pierre prit un peu de paille et la plaça dans la maison, près d’une cloison en bois, puis il y mit le feu.
Dans la grange et dans l’étable il y avait assez de paille pour qu’il n’eût pas le trouble d’en charroyer.
Il n’eut qu’à jeter une allumette et dans un instant tout fut en flamme.
Pierre, content de son succès, s’empressa de revenir chez lui.
Il se déshabilla à la hâte et se jeta sur son lit.
Il riait le misérable, en songeant au résultat de cet incendie.
Son frère ruiné ne pourrait plus songer à se marier et alors la jeune fille, qui ne devait l’aimer que parce qu’il était riche, serait bien forcée de l’accepter, lui, pour son époux.
Quelle âme vile !
Il fut troublé dans ses réflexions par les cris de « au feu ! au feu ! ».
Un homme revenant de Chateauguay avait aperçu les flammes.
Sachant que les bâtisses qui brûlaient appartenaient à un Julien, il s’empressa de venir les en avertir.
On sait quel fut le résultat de cet incendie : la ruine complète, pour le malheureux Arthur.
Il n’eut pas la force de supporter un pareil malheur.
Et comme nous le disions plus haut il devint fou.
On croira peut-être qu’en voyant son frère en cet état, Pierre eût regret de sa conduite.
Mais non ; est-ce que la folie de son frère n’était pas encore un avantage pour lui !
Y avait-il une jeune fille, sur la terre, assez stupide pour vouloir d’un fou pour époux ?
La chose était impossible, il le savait, et s’en réjouissait.
Infailliblement, la jeune fille allait lui appartenir.
Mais le misérable avait compté sans l’amour sans borne qu’Alexina avait pour Arthur.
Et la position dans laquelle se trouvait son fiancé, n’était-elle pas de nature à centupler cet amour chez la jeune fille ?
A-t-on jamais vu, un cœur noble et généreux rester insensible à la souffrance !
Mais le misérable Pierre n’avait pas de cœur, et il pensait tout le monde comme lui.
On verra plus tard, quel fut le résultat de ses mauvaises actions.
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