‹ Le Gel au nez rougeChapitre 18 sur 32 · XXII

XXII

« Quel rêve prophétique, ma chère, celui que j’ai eu la veille du Spas ! Je m’étais endormie seule dans le champ, l’après-midi, une serpe auprès de moi. Je vois, je suis entourée par une armée innombrable, des bras menaçants s’agitent, on me regarde avec des yeux féroces… Je voulus m’enfuir, mes jambes ne m’obéissent pas. Je me mis à crier au secours, j’appelai de toute ma voix. Voilà que j’entends un bruit de pas, — c’est ma mère qui accourt la première ; les herbes remuent et bruissent, — ce sont les enfants qui se hâtent vers leur mère. Sous le vent, le moulin dans le champ, n’agite pas bien vite ses ailes. Mon père vient sans se presser ; la belle-mère se traîne à petits pas. Tous arrivent, tous accourent. Seul, mon bien-aimé, mes yeux ne l’ont pas vu… Je me mis à l’appeler : Tu vois — je suis entourée par une armée innombrable, des bras menaçants s’agitent, on me regarde avec des yeux féroces ; pourquoi ne viens-tu pas me défendre ?… À ce moment, je regardai autour de moi. Seigneur ! tout a disparu ! Qu’est-ce que j’avais donc ? Il n’y a plus d’armée ! Ce ne sont pas des méchantes gens, ce n’est pas une armée d’ennemis, ce sont les épis de seigle gonflés de la semence mûre qui me font la guerre ! Ils s’agitent, retentissent, s’entrechoquent, ils chatouillent mes mains et mon visage. Ils inclinent d’eux-mêmes leur tige vers la serpe — ils ne veulent plus rester debout. Je me mets à faucher vivement, je fauche, et sur mon cou tombent de grosses graines. C’est comme une grêle ! Il se perdra, il se perdra, cette nuit, tout notre seigle béni… Où es-tu donc, Prokl Sevastianitch ? Pourquoi ne viens-tu pas à mon aide ?

« Quel rêve prophétique, ma chère ! je faucherai toute seule maintenant. Je faucherai sans mon ami, je nouerai solidement les gerbes, et dans les gerbes mes larmes couleront ! Mes larmes ne sont pas des perles ! Ces larmes de veuve désolée, pourquoi donc le Seigneur les exige-t-il ? Qu’en peut-il faire ?… »

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