‹ Le Geôlier de soi-mêmeChapitre 4 sur 8 · JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

Le jardin du palais.

Entrent L’INFANTE et SÉRAPHINE.

l’infante.

Arrêtons-nous ici, chère Séraphine ; c’est ici que je veux te parler. Ici, du moins, nous n’aurons autour de nous que ces plantes et ces fleurs, discrètes confidentes de mon amour. D’autres fois déjà elles ont vu mes larmes, entendu mes soupirs, alors que solitaire je venais leur conter mes plaisirs ou mes peines ; car, vraiment, on trouve je ne sais quel charme à conter son amour même à des plantes muettes, à des ruisseaux insensibles, à de durs rochers. — Donc, puisque je t’ai promis de te confier mon secret si long-temps enseveli dans mon cœur, — tu sauras qu’un jour, — c’était un des jours qui précédèrent l’événement funeste auquel je dois mes douleurs, — mon majordome me dit : « Si votre altesse veut se distraire un moment, elle pourra voir les bijoux les plus rares, les plus merveilleux que l’art ait jamais produits, et que le désir ait jamais imaginés. Celui qui les apporte est un orfèvre étranger qui prétend en trouver l’emploi auprès des grands princes que Naples renferme en ce moment. » J’eus la curiosité de voir ces bijoux, et j’ordonnai que l’on introduisit l’orfèvre en ma présence. Plût à Dieu qu’on ne me l’eût pas amené ! Il n’aurait pas pénétré jusqu’à mon âme, qui depuis lors souffre un mal inexplicable, une étrange douleur… Tu t’étonnes sans doute qu’un simple artisan ait pu agir ainsi sur mon âme ; eh bien ! cesse de t’étonner, Séraphine, car sous ces humbles apparences a pu se déguiser un prince, — le prince Frédéric… d’autant que cet art est si noble qu’il peut bien avoir parmi ses représentans des princes et des rois… Je continue. — Après m’avoir montré plusieurs bijoux curieux, il m’en fit voir un qui passait tout ce que l’imagination peut se figurer de riche, de brillant. Dans ce bijou l’on avait artistement renfermé un portrait… et devines-tu lequel ? devines-tu qui je voyais sous mes yeux ?… c’était moi, c’était moi-même. Et ce portrait était d’une telle ressemblance, que dès le premier moment mon âme ne sut plus dans quel corps la nature l’avait placée ; qu’incertaine elle hésita, et qu’elle finit, je pense, par passer dans ce portrait ; de sorte que j’ai perdu mon âme, l’orfèvre l’ayant emportée avec lui… Je lui demandai à quel effet il avait mis mon portrait dans un bijou si merveilleux. — À quoi un peu troublé, et comme en évitant mes regards : « Madame, me dit-il, c’est sur l’ordre du prince Frédéric que je l’ai disposé ainsi, afin qu’il pût le porter sur sa poitrine. La renommée lui avait vanté la perfection de votre beauté ; il s’était vivement épris seulement sur ce qu’il avait entendu dire, et alors il avait commandé ce portrait. Mais quand je le lui ai porté, quand ses yeux l’ont vu : « Hélas ! s’est-il écrié en soupirant, ange divin de qui m’a pour jamais séparé un destin cruel, et qui peut-être as hérité de la haine de ton père, ange divin, je ne serai pas assez hardi pour aimer ainsi ton ombre, je ne veux pas te profaner de ma secrète adoration ; et c’est pourquoi ton portrait ne doit pas demeurer sur mon cœur. Mais je ne veux pas non plus que cette image honorée tombe au pouvoir d’un autre mortel ; ses mains seules sont dignes de la posséder. » Et s’adressant à moi : « Oserais-tu, me dit-il, lui porter cette image, afin qu’elle aille vers elle comme un ruisseau se rend à la mer, comme un rayon de flamme remonte au soleil ? » Alors, madame, je lui promis de tout hasarder pour vous remettre ce portrait, dussé-je y périr, et le voici !… » — Il dit, me donna le portrait, et sans attendre ma réponse, il s’échappa. — Je demeurai quelque temps incertaine. À la fin cependant j’ouvris le bijou, et sais-tu ce que je trouvai ? un autre portrait, le portrait du prince Frédéric ; et ayant reconnu clairement que lui-même était l’orfèvre, je restai confondue d’une si étrange aventure. Je ne te dirai point toutes mes folles pensées, — mes espérances évanouies, mon bonheur disparu comme un rêve. J’aimai : ces fleurs le disent à ma place, ces fleurs qui souvent, la nuit, lorsque je parcourais ces allées solitaires, ont entendu mes soupirs et mes plaintes, après avoir entendu les plaintes et les soupirs de Frédéric, qui venait, la nuit, me parler sous mon balcon. Tu sais, maintenant, quel était le chevalier mystérieux du tournoi, et quel sentiment inspira une semblable entreprise… Et désormais tout ce que je demande au ciel, c’est que les soldats de mon père ne puissent retrouver le prince Frédéric : nous sommes perdus l’un pour l’autre, l’expiation est assez grande. Mon père, si l’on le lui amène, vengera sur lui les guerres qu’il a eues avec le roi de Sicile ; et alors c’en est fait de moi, car mon existence est tout entière attachée à celle de ce prince ; je vis de la seule pensée qu’il est vivant, et je mourrais à la seule pensée de sa mort.

séraphine.

Je vous remercie, madame, de m’avoir confié vos sentimens. Mais il est merveilleux que vous ayez pu garder si long-temps un tel secret.

l’infante.

Oh ! nous autres femmes nous savons fort bien, quand nous voulons, garder un secret.

séraphine.

Voici venir le roi.

l’infante.

Je désire vivement trouver le moyen d’obtenir qu’il rende la liberté à Roberto.

Entrent LE ROI et UN VALET.

le roi.

Eh bien ! Marguerite, comment va votre mélancolie ?… N’aurez-vous donc jamais un moment de trêve, un moment de joie ?

l’infante.

Je disais tout-à-l’heure à Séraphine que ma douleur et mes ennuis ne me quitteraient jamais.

le roi.

Vous ne pouviez choisir une confidente plus sage et plus aimable.

l’infante.

Elle vous dira combien je suis triste.

séraphine.

On ne peut davantage.

le roi.

Vous a-t-elle fait part de la cause ?

séraphine.

Non, sire ; mais d’après ce que m’a conté la princesse, le remède serait facile.

le roi.

En vérité ?

séraphine.

Il suffirait qu’elle retrouvât celui qui a donné la mort à don Pèdre Sforze.

le roi.

Eh bien ! réjouissez-vous, princesse ; car j’espère l’avoir bientôt en mon pouvoir.

l’infante.

Le moyen s’en présente à mon esprit, et il n’est rien de plus facile. — Ordonnez qu’on rende la liberté à son valet, d’autant qu’il ne saurait être coupable pour avoir fidèlement servi son maître. Ensuite, seigneur, faites-le suivre soigneusement ; et comme il ne manquera pas d’aller rejoindre le prince, de la sorte on découvrira Frédéric.

le roi.

L’idée est excellente. — Qu’on aille à l’instant chercher le prisonnier.

l’infante.

Ne perdez pas un moment.

Le Domestique sort.

Entre LE CAPITAINE.

le capitaine.

J’accours aux pieds de votre majesté.

le roi.

Qu’y a-t-il de nouveau ?

le capitaine.

Que les souhaits de votre majesté sont accomplis.

le roi.

Et comment ?

le capitaine.

Je suis sorti avec une partie de votre garde à la recherche du traître. Informé de l’endroit où il s’était réfugié, — c’était dans une vaste forêt, — je m’y suis rendu, et je l’ai trouvé là debout au pied d’un rocher et dans une attitude mélancolique. Il faut vous dire qu’il avait perdu son cheval, lequel, sans doute, avait péri par suite d’une fatigue excessive. En nous entendant, il s’est retourné aussitôt, et d’un air si résolu, que j’ai bien cru qu’il nous allait tous tailler en pièces. Cependant, grâce à notre prudence et à notre courage, nous sommes parvenus à nous emparer de lui. Mais il ne veut pas dire qui il est. Il s’obstine à dire qu’il est un simple paysan, et au langage qu’il affecte, j’ai idée qu’il voudrait feindre la folie.

le roi.

Peu importe qu’il cache son nom et qu’il feigne d’être fou, puisque nous savons à présent que le perfide, le traître n’est autre que le prince Frédéric. Allez le chercher.

Le Capitaine sort.

l’infante.

Hélas ! ô ciel, aie pitié de moi ! ô mort, hâte-toi de finir mes tourmens ! Je ne puis… je ne puis déguiser une telle douleur ; mes soupirs s’élancent malgré moi de mon cœur ; malgré moi, mes larmes s’échappent de mes yeux… Grand Dieu, protège-moi !

le roi.

Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous, ma fille ?

l’infante.

Je me sens tout à la fois comme brûlée et glacée ; je sens une douleur qui me déchire et m’accable. Ô ciel ! aie pitié de moi ! Ô mort ! hâte-toi de finir mes tourmens !

Elle sort.

le roi.

Séraphine, puisque la princesse vous a fait ses confidences, que pensez-vous d’un désespoir si étrange ?

séraphine.

Quoique je trahisse un secret confié, je parlerai, car je tiens avant tout à sauver la princesse. Eh bien ! sire, sachez-le, ce désespoir qui lui est venu, c’est à cause qu’on a pris le prince Frédéric. Vous saurez tout d’un seul mot ; elle l’aime ; l’un et l’autre s’aimaient secrètement, et comme elle craint que vous ne le fassiez périr, elle n’a pu résister à cette affreuse idée.

le roi.

Qu’ai-je entendu ?… Cela étant, je procéderai d’une autre façon, car enfin l’homme sage procède selon les circonstances. Agissons avec modération.

Entre ROBERTO.

roberto.

Permettez, sire, de baiser vos pieds à un malheureux qui, en servant son maître fidèlement, n’a jamais eu l’intention de vous offenser. J’attends humblement mon arrêt de mort.

le roi.

Non, Roberto, lève-toi, tu es libre ; ta fidélité mérite une récompense plutôt qu’un châtiment. — Le ciel plus favorable a écouté mes vœux. On a enfin découvert ton maître, et voilà qu’on me l’amène prisonnier.

roberto, à part.

Ôciel ! est-il possible ? — Il y avait donc par là quelqu’un qui le connaissait et qui l’aura trahi ?

Il sort.

Entrent LE CAPITAINE, DES SOLDATS, et BENITO, couvert de son armure.

le capitaine.

Sire, voici devant vous le prince Frédéric de Sicile.

benito.

Ça doit être un enchantement… Moi prince ! moi Frédéric de Cécile ! Pourquoi donc veulent-ils me changer comme ça ?

le roi.

J’hésite entre la vengeance et la pitié. D’un côte, la colère m’anime, — de l’autre, la situation de l’infante me commande l’indulgence. Que faire ? — (Haut.) Votre altesse pense, sans doute, que, l’ayant en mon pouvoir, je vais venger d’un seul coup les injures de son père et les siennes propres ; mais elle ne connaît pas mes sentimens, et j’ai plus de clémence dans mon cœur qu’elle ne devrait en attendre. Toutefois vous demeurerez prisonnier.

benito.

Moi !… Et quel mal ai-je donc fait, s’il vous plaît, en mettant cet habit ? est-ce que je ne pouvais pas le prendre, lorsque je l’ai trouvé dans la forêt, au pied d’un arbre, comme un champignon ?

le roi.

Votre altesse ne nous abusera pas ; elle ne nous trompera pas en jouant ainsi tour à tour le rustre et l’insensé. Des nuages ont beau s’interposer devant le soleil, il n’en est pas moins facile à reconnaître. Que votre altesse prenne confiance en moi, et qu’elle se console de l’abandon de la fortune inconstante.

benito.

Oh ! oui, vous avez raison, la fortune est une coquine. Eh bien ! si l’on veut, qu’on reprenne cette armure et qu’on me donne ma casaque. Je vous jure que vous faites erreur ; je ne suis pas le prince Chilpéric de Cécile.

roberto.

On se trompe évidemment, et je suis tenté d’accréditer l’erreur générale… d’autant que j’empêche par là qu’on n’envoie d’autres troupes à la recherche du prince. (Haut, à Benito.) Que votre altesse me permette d’embrasser ses genoux. Même en présence du roi, je ne puis me contenir, et je suis heureux de montrer mon dévouement et ma fidélité.

benito.

D’où vient donc que vous vous mettez à mes pieds et que vous me les baisez ? Je n’aime pas ça du tout, pour ma part, et pour la vôtre je ne vois pas le plaisir que vous pouvez y trouver.

roberto.

Oh ! votre altesse n’a pas besoin de se déguiser davantage.

premier soldat.

Vous êtes connu, monseigneur.

le capitaine.

Nous savons maintenant, monseigneur, que vous êtes le prince de Sicile.

benito.

Vous le dites tous ?

roberto.

Oui, certes.

benito.

Eh bien ! tous, vous en avez menti ; car parmi toutes les femmes de ma connaissance je ne connais pas de Cécile, — hormis tant seulement la fille du maître berger de mon endroit. C’est la vérité pure.

roberto.

Quoi ! vous persistez à dissimuler avec moi, votre serviteur dévoué, dont la fidélité ne craint pas la comparaison avec celle d’Achates ?

benito.

Bon ! maintenant voilà qu’il me parle d’Agathe. En vérité, c’est à me faire perdre la tête. Ah çà, homme ou démon, explique-toi, que me veux-tu ?

roberto.

Sire, le prince Frédéric, mon maître, est d’une obstination rare. II est aussi obstiné qu’il est courageux, et quand une fois il s’est mis quelque chose en tête…

le roi.

Qu’on le mène à la tour de Belflor, et qu’on le remette aux mains de la princesse Hélène. Mais j’entends qu’elle le traite avec douceur ; je ne veux pas que cette prison soit trop sévère ; ce doit être une sorte d’hospitalité. (Bas, à Roberto.) Je traite mon ennemi comme si je voulais qu’il devînt mon gendre.

roberto.

Cela est tout simple ; car fort souvent un gendre est un ennemi.

le roi.

Et que Roberto soit enfermé avec lui. Il sera agréable au prince de le voir et de lui parler. — Dites à Hélène que je le lui recommande, et que je saurai la récompenser de tout ce qu’elle fera pour lui. (À part.) J’arrange le tout de mon mieux pour Marguerite… Ô femmes, combien vos fantaisies ont d’influence sur les projets des hommes !

le capitaine.

Venez, seigneur, prendre du repos.

benito, à part.

Autre niais ! (Haut.) Oui, allons prendre du repos… et tout ce que vous voudrez.

roberto.

Votre altesse a devant elle Roberto.

benito.

Ne seriez-vous pas Robert le Diable ?… Mais comme ils sont tous d’accord là-dessus, et que tous le disent, il faut bien cependant qu’il y ait quelque chose de vrai. Il est évident qu’ils sont tous ivres ou que c’est moi qui le suis. Enfin, au bout du compte, ça n’est pas mauvais pour moi, et je ne serais pas si à plaindre si j’épousais la Cécile du maître berger. Arrive ensuite que pourra !

Ils sortent.

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