‹ Le Geôlier de soi-mêmeChapitre 6 sur 8 · JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

Le parc.

Entrent FRÉDÉRIC et HÉLÈNE.

hélène.

Eh bien ! que lui a-t-elle dit ?

frédéric.

Qu’elle était l’infante Marguerite, et qu’attirée vers lui par la renommée sans égale de son brillant courage, elle voulait, bravant la colère du roi, le rendre à la liberté ; qu’un cheval rapide l’attendait à la porte de la tour, qu’il n’avait qu’à s’élancer dessus, et qu’il serait bientôt hors de l’atteinte de ses ennemis. À quoi il a répondu qu’il était sensible à tant de bontés, qu’il en conserverait une éternelle reconnaissance ; mais qu’en entrant en prison il avait fait serment de ne point chercher à s’évader, et qu’il voulait tenir parole.

hélène.

Vous avez écouté avec attention ?

frédéric.

J’ai été présent à tout ce qui s’est dit, et j’ai tout entendu aussi distinctement que si j’avais parlé moi-même. Si elle vous rapporte la chose autrement, que votre altesse n’y ajoute aucune foi.

hélène.

Elle vient. Prenez garde d’être vu par elle.

frédéric.

Que le ciel fasse réussir votre projet !

Il sort.

Entrent L’INFANTE et SÉRAPHINE.

l’infante.

Oui, Séraphine, le roi mon père va venir à Mirador pour voir où en est ma tristesse, et j’attends de toi ce que je t’ai demandé, c’est-à-dire j’attends que tu instruises mon père de mes vrais sentimens ; cela est pour moi de la dernière importance

séraphine.

J’obéirai, madame. — Eussé-je dû mourir mille fois, jamais je n’aurais révélé votre secret, et à présent je ne le dis que parce que vous l’exigez. (À part.) Ma foi ! c’est assez beau d’avoir gardé le silence aussi long-temps !

Elle sort.

hélène.

Eh quoi ! vous êtes seule, ma cousine ?

l’infante.

Oui, charmante Hélène ; j’essaye de me distraire ainsi des ennuis qui m’accablent. L’amour est un philosophe dégoûté du monde qui cherche la solitude.

hélène.

Nous nous sommes promis de nous faire à la première occasion nos confidences mutuelles.

l’infante.

Eh bien ! si vous le permettez, je commencerai, car je n’en ai que pour un moment.

hélène.

Je vous écoute de toute mon attention.

l’infante.

Sur la renommée du prince Frédéric, j’ai éprouvé le plus vif désir de voir par moi-même s’il était traité dans sa prison d’une manière conforme à sa naissance et à son mérite ; c’est pour cela que je suis venue, et en entrant je me suis présentée comme la femme du gouverneur. Que vous dirai-je ? je l’ai trouvé si spirituel et si aimable, que cette visite a décidé de mon sort.

hélène.

Vous seule, ma cousine, lui avez trouvé cet esprit si rare, celle amabilité merveilleuse. À moi, au contraire, on m’a conté de lui des actes qui annoncent un rustre grossier.

l’infante.

On vous aura trompée : Frédéric est aussi remarquable par ses qualités morales et par ses manières que par son courage intrépide. C’est ainsi que la renommée le représente, et c’est ainsi qu’il m’est apparu, — pourvu toutefois que nous parlions toutes deux du véritable Frédéric.

hélène.

Je ne veux pas disputer avec vous ; car, de mon côté, je le confesse, je ne suis pas plus raisonnable. Vous aimez, vous, un homme mal appris ; moi, j’aime un homme d’une humble condition. Le gouverneur que vous avez vu…

l’infante, à part.

Ciel ! que viens-je d’entendre ?

hélène, à part.

Elle paraît toute étonnée.

l’infante, à part.

Je n’ai pu cacher mon émotion. — (Haut.) Achevez donc, je vous prie.

hélène.

Vous me méprisez, je le vois ; mais enfin cet amour, du moins, peut s’avouer. Eh bien ! oui, cet homme que j’ai vu arriver à mes pieds, malheureux et blessé, cet homme s’est emparé de mon cœur.

l’infante.

Taisez-vous, Hélène ; cela est honteux ; n’achevez pas !

hélène.

Moi, du moins, comme je vous le disais, je ne me suis pas oubliée au point d’aller le voir dans la prison, bien qu’il en soit le gouverneur. J’aime, mais je ne me suis point déclarée ; car je sais ce que je dois à ma réputation, je sais souffrir et me taire. Et bien que mon amour ne soit pas moins désintéressé que le vôtre, je ne me suis pas avancée jusqu’à lui offrir un cheval et de l’argent… Mais en voilà assez. Dieu vous garde !

Elle sort.

l’infante.

Comment ai-je pu ne pas me trahir ? Comment ai-je pu me commander de la prudence ? Comment ai-je pu rester maîtresse de moi-même, alors que tout mon cœur est ému, alors que toute mon âme est soulévée ?… Ô jalousie ! est-ce donc là ta puissance ?… Ton ombre seule a bouleversé tout mon être ; que serait-ce donc si je t’avais vue toi-même !

Entre FRÉDÉRIC.

frédéric.

J’attendais qu’Hélène se fût retirée pour me présenter devant vous, et vous rendre la vie que vous m’avez donnée. Je puis enfin vous voir.

l’infante.

Et moi aussi, perfide que vous êtes, je vous attendais avec une impatience au moins égale, pour vous dire ce que mon cœur pense de vous.

HÉLÈNE paraît derrière la tapisserie.

frédéric.

Que signifie ce langage ?

l’infante.

Votre trahison et votre outrage, ma douleur et ma jalousie.

hélène, à part.

Marguerite, désapprouvant mon amour, va sans doute en parler au gouverneur ; et je viens, agitée de mille craintes, pour voir ce qu’elle en pense. — Pendant leur entretien, arbres verdoyans, cachez-moi à tous les yeux.

frédéric.

J’ai beau réfléchir, madame, je ne vous comprends pas. — En quoi vous ai-je trahie ? En quoi ai-je excité votre jalousie ?… Croyez-le bien, si j’avais pu vous tromper et me rendre coupable envers vous d’une offense, j’en mourrais de remords.

l’infante.

Amant ingrat, indigne chevalier, telle était donc votre constance ? Vous pouviez, disiez-vous, rester ici sans être reconnu ; vous ne vouliez pas vous éloigner ?… C’était pour Hélène ! ce n’était pas pour moi !… Vous vouliez mourir, si vous étiez coupable ? Nul ne le fut plus que vous, et vous avez en effet mérité mille morts !

frédéric.

Oui, je mourrai ; car votre colère tue comme votre amour fait vivre. Mais comment vous ai-je offensée, moi qui vous adore ? Quel crime ai-je commis envers vous, moi qui ne respire que pour vous ?

l’infante.

Toutes ces protestations couvrent mal votre perfidie. N’aimez-vous pas ma cousine Hélène ? N’est-ce pas pour elle que vous êtes demeuré ? N’est-ce pas pour elle que vous cachez votre nom et votre rang, et que vous avez accepté d’humbles fonctions ?… Eh bien, soit ! mais du moins ne cherchez pas à me tromper davantage ; laissez-moi le plaisir de me plaindre et de vous exprimer mon opinion sur une trahison aussi indigne.

frédéric.

Un moment, de grâce ! un moment !… Veuillez m’écouter, et ensuite disposez de ma vie.

l’infante.

Croyez-vous donc pouvoir vous justifier ?

frédéric.

Oui certes, je le puis.

l’infante.

Plaise à Dieu !

hélène, à part.

Écoutons.

frédéric.

Moi, j’aime votre cousine ?… c’est pour elle que je suis demeuré ?… Comment avez-vous pu concevoir une telle pensée ?… Que la foudre du ciel m’écrase à l’instant, si de ma vie j’ai dit à Hélène un seul mot qui ne fût d’un serviteur courtois et reconnaissant ; mais voilà tout ! Et ne lui devais-je pas cela, quand je songe que grâce à elle j’ai vaincu une étoile ennemie ; quand je songe que grâce à elle je puis vous voir et vous parler sans que j’aie à redouter votre père !

hélène, à part.

Qu’entends-je ? c’est moi qui le sers dans ses amours ! Mais écoutons en silence pour savoir le reste.

frédéric.

Le soleil est-il jaloux d’un de ses rayons ? Le printemps est-il jaloux d’une fleur ? La mer est-elle jalouse d’un ruisseau ? Le ciel est-il jaloux d’une étoile ?… Comment donc redouteriez-vous Hélène, toute belle et toute charmante qu’elle est ?… Je vois en elle une étoile brillante, un ruisseau aimable, une fleur gracieuse, un rayon lumineux ; mais je vois en vous tous les charmes du soleil, du printemps, de la mer et du ciel !

hélène, à part.

La comparaison n’est pas trop flatteuse pour moi.

frédéric.

Allons, de grâce, rendez la vie à un infortuné ; revenons à notre projet, et continuons cette feinte jusqu’à ce que tant de peines soient finies.

l’infante.

Je le veux bien, tout en étant persuadée que vous me trompez. Mais quand on aime, on croit au mensonge comme à la vérité, et je ne vous aimerais pas si je ne vous croyais pas. Eh bien ! je vais feindre d’aimer ce rustre, pendant que j’éprouverai une véritable jalousie de vos relations avec cette coquette.

hélène, à part.

Tous deux font à qui mieux mieux mon éloge.

l’infante.

Songez-y, Frédéric, je vous aime à tel point, que pour vous je renoncerais au trône de l’univers, et que j’aimerais mieux vivre avec vous dans une condition obscure. Mais, je vous en supplie, épargnez ma tendresse, et ne donnez point de prétexte à ma jalousie.

frédéric.

Vous m’avez offensé en doutant de moi.

l’infante.

Je souffrais, j’étais éperdue.

frédéric.

Vos soupçons étaient injustes.

l’infante.

Je n’en mourais pas moins.

frédéric.

Enfin, vous me pardonnez ?

l’infante.

Il le faut bien ; car avec vos paroles vous m’avez de nouveau enchantée.

frédéric.

Croire que je pouvais vous préférer Hélène !

l’infante.

Oh ! ne prononcez plus ce nom ; il me fait mal.

frédéric.

Eh bien ! il ne sortira plus de ma bouche.

l’infante.

Vous me le promettez ? Adieu.

Elle sort.

frédéric.

Ah ! combien l’on a raison de dire que l’amour est aveugle, puisqu’il méconnaît ceux qui lui sont le plus dévoués.

Entre HÉLÈNE.

hélène.

C’est bien, seigneur cavalier ! vous faites aux dames de belles promesses, et je suis curieuse de vous les voir tenir ! — Eh quoi !… gentilhomme ingrat, hôte sans cœur, la protection que je vous ai donnée, la bienveillance avec laquelle je vous ai traité, méritaient-elles de vous une pareille récompense ?

frédéric, à part.

Ôciel ! n’avais-je pas assez de tant de peines et d’ennuis !

hélène.

Ah ! lorsque je vous ai accueilli pauvre et blessé, lorsque je vous ai accordé un asile où vous fussiez à l’abri des rigueurs du sort, je n’aurais pas cru qu’un jour vous dussiez payer mes bontés de tant d’ingratitude ? Pourquoi, après avoir excité ma compassion sous un nom emprunté, m’offensez-vous comme cavalier ? Pourquoi, aimant l’Infante, vous êtes-vous joué de moi ? Je sais qu’elle est tout à la fois le soleil et la mer, le printemps et le ciel ; mais ce n’était pas une raison pour vous conduire aussi mal à mon égard… Mais, sachez-le du moins, je me vengerai de ces indignités, je me vengerai avec éclat. Le roi saura ce qui se passe !

frédéric.

Charmante Hélène, daignez m’entendre.

hélène.

Comment osez-vous prononcer mon nom ?… Ne craignez-vous pas qu’il blesse votre bouche ? N’avez-vous pas peur d’affliger l’Infante ?

frédéric.

Daignez m’entendre, madame, au nom du ciel ; et ensuite ordonnez de moi ce que vous voudrez ; je mets à vos pieds mon honneur et ma vie ! — Je suis un cavalier de la suite du prince Frédéric, qui est venu ici dans l’espoir de se faire aimer de l’Infante. Lorsqu’il fut arrêté, je parvins à m’échapper, en laissant mes vêtemens dans la forêt ; vous pouvez vous le rappeler, le jour où je me présentai devant vous, ce fut le jour même de son arrestation. Depuis, vous l’avez remis en mes mains. Et permettez-moi de le dire, car cela vous prouve ma fidélité et mon dévouement, — bien qu’il soit mon maître et mon prince, je l’ai gardé avec un soin sans égal, veillant à ce qu’il ne s’éloignât jamais de moi. Enfin je l’ai gardé comme si moi-même j’eusse été avec lui prisonnier. — Si donc j’ai rempli mon devoir en serviteur loyal et fidèle, de quoi pouvez-vous vous plaindre ? et si je ne vous rends point d’hommage, ne suis-je pas pour vous un pauvre marchand ? — Quoi qu’il en soit, je vous ai voué au fond du cœur une reconnaissance infinie de vos bontés ; mais je ne puis pas vous la témoigner, lorsque je me donne pour le prince de Mantoue et l’adorateur de Marguerite.

hélène.

Ce que vous dites là ne saurait vous justifier ; car enfin vous avez manqué de franchise à mon égard, — vous m’avez trompée.

frédéric.

De grâce, Hélène…

hélène.

Ne m’appelez pas par mon nom.

frédéric.

Hélas ! voici le roi. Songez-y bien, si vous dites un mot, je suis mort.

hélène.

Eh bien ! que la jalousie tue celui qui fait mourir de jalousie !

frédéric.

Quoi ! décidément vous voulez ma perte ?

hélène.

Oui ! et ce n’est pas assez pour punir vos mépris.

frédéric.

Eh bien ! puisque rien ne peut toucher votre cœur, je vous laisse.

Il sort.

hélène.

Il a beau fuir, il ne m’échappera pas. On ne sait pas jusqu’où peut atteindre la vengeance d’une femme offensée.

Entrent LE ROI et SÉRAPHINE.

séraphine.

Daignez, sire, soulager ses ennuis.

le roi.

Je suis combattu entre deux sentimens contraires : je voudrais d’un côté punir le meurtrier de don Pèdre, et de l’autre je voudrais sauver ma fille.

hélène.

Sire, daignez m’écouter. Il est bon que vous connaissiez toute l’étendue de votre malheur, et quel est l’amour de l’Infante.

le roi.

Je sais, Hélène, tout ce que vous pourriez me dire, et ce que vous pourriez me dire n’aurait d’autre résultat que de m’affliger inutilement. Je sais que, sans égard pour moi, Marguerite s’est éprise d’un traître.

hélène.

Eh bien ! puisque vous savez tout, remédiez au mal. Il en est temps, ne tardez pas. Souffrirez-vous que l’infante épouse un traître, un meurtrier, alors que mon sang, — qui est aussi le vôtre, — demande vengeance ?

Elle sort.

le roi.

Grand Dieu ! quelle situation délicate ! comment satisfaire en même temps à Marguerite et à Hélène ? comment les contenter toutes deux, lorsque l’une désire sa vie, et que l’autre sollicite sa mort ?… Mais faisons droit à la demande de Marguerite ; ainsi l’exige le bien de mon royaume. Le ressentiment d’Hélène se calmera peu à peu.

Entre LE CAPITAINE.

le capitaine.

Apprenez, seigneur, ce qui se passe. L’infant Édouard de Sicile marche aujourd’hui sur Naples à la tête d’une nombreuse armée, et tout son royaume est prêt à le suivre. Il a juré de délivrer le prince son frère.

le roi.

La colère et l’orgueil m’engageraient à repousser la force par la force ; mail il vaut mieux suivre les inspirations de la prudence, et je vais te confier mes intentions. L’infante Marguerite, — ainsi l’a voulu le ciel pour mon malheur, — l’infante Marguerite aime Frédéric, et de là est venue cette profonde mélancolie qui a mis sa vie en danger… Je tiens cela d’Hélène et de Séraphine, et je le savais d’ailleurs d’une manière positive… Mon projet serait donc de les marier.

le capitaine.

Sire…

le roi.

Une seule chose m’arrête… c’est que je crains que l’on ne blâme ce mariage à cause de l’état déplorable dans lequel se trouve la raison du prince Frédéric.

le capitaine.

Désabusez-vous : ce sont ses chagrins qui l’ont mis en cet état. Une fois qu’il sera libre, il recouvrera aussitôt sa santé et son bon sens.

le roi.

Je l’espère.— Mais avant de lui donner la main de l’infante, il faut que je fasse une épreuve. Justement voici Marguerite.

Entre L’INFANTE.

le capitaine.

La princesse parait bien triste.

le roi.

Eh bien ! mon enfant, comment va ta mélancolie ?

l’infante.

Hélas ! toujours la même, et comme mes pleurs vous l’indiquent, la joie ne peut plus rentrer dans mon cœur.

le roi.

J’attends de toi un service.

l’infante.

Quel est-il ?

le roi.

Je crains beaucoup que cette prison ne soit fatale au prince Frédéric. Or, s’il venait à mourir, ne pourrait-on pas croire que j’ai moi-même hâté son trépas ? Que ne dirait-on pas en Sicile ?

l’infante.

Eh bien ! qu’ordonnez-vous ?

le roi.

Si tu le voyais aujourd’hui, cela lui rendrait un peu de courage ; sa santé et son esprit s’en trouveraient également bien. — Il faut que tu le voies. Je t’accompagnerai.

l’infante.

Je vous obéirai, sire.

le roi, à part.

Elle a bien vite consenti, et je vois dans ses yeux qu’elle en est toute heureuse. Mais ne nous trahissons pas.

l’infante, à part.

Une fois que mon père m’aura vue en présence de celui que j’aime, il ne pourra plus s’opposer à mon mariage.

Ils sortent.

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