IV
LE CONTORSIONNISTE
Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.
Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les membres qui par elle se rejoignent.
Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature? L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.
Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une mâchoire.
Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.
Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains. J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.
Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et carré; elles seront suivies de rats arrogants.
Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus qu’une songerie vague.
· · ·
J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables réaliser une liberté dont ils sont incapables.
Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures, depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces petits joueurs.
Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat obtenu.
Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne. Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.
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De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.
Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et énervée.
Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige, mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.