V
DÉCADENCE ET DESTRUCTION
Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les spectateurs.
Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.
Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée de têtes.
Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.
Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux les voient sombrer dans la confusion.
Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien. Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année 1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour que tout le monde soit à la page.
L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront les hommes.
La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils, flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la combine rendent toute cette foule solidaire.
Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et, debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000. Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces humains sont amis comme cochons.
On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.
En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.
Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles, bavures du fond des mers.
Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça se partage l’argent à la foire d’empoigne.
Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque, de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague, inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom: «business».
Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là, dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois, roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné, tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui menace l’homme.
Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer l’échec de l’humanité.
Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée. Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires. Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme obscur, confortable, ennuyeux, laid.
Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.
Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent dans les salons des riches.
Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur unanimité.
Voici justement sur la scène des otaries.
J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon. Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah! C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme un veau, ça essaye de se mettre en colère.»
Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.
«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre. Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser les étoiles. C’est une fameuse rigolade.»
Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.
MOI
Je voudrais savoir de quoi je vis.