‹ Le jeune EuropéenChapitre 9 sur 26 · III

III

ENTRÉE EN MATIÈRE

Le rideau se lève sur un premier paysage.

Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race abâtardie, vulgaire.

Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.

Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors, sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve: des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent l’arabesque des corps.

Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni, faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de la nature, comme font les Ballets Russes.

Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.

La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse, l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied savent se recruter les plus justes successeurs.

Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des langueurs infâmes.

Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.

Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne peut pas être de la même intensité, de la même époque.

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