L’AUTRE - L’AUTRE
Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.
MOI
Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.
Parle, soulage-toi de tes fantômes.
MOI
Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et qu’il en périra bientôt.
Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de prison.
L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme n’exprime plus rien.
Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean: «Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous.» Les doigts de l’homme sont divins: à la matière qui est vivante--un caillou est mouvant comme mon cœur--ils peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.
Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase, d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et les choses une race intermédiaire.
Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer à la nature, le faire accepter de Dieu.
Il l’a voulu pour la pire raison: par lassitude. La race européenne, américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les prendre dans les rangs d’autres races--ce qui lui était interdit par tout un monde de circonstances et de pensées--elle a été les chercher hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile, complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le mouvement.
Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut, qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.
Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues: au moment même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu; et c’est pourquoi il est puni.
Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de mort.
La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier! Mais ce ne sont que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de sa mère; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.
L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais hélas! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le fléchissement s’y marque de façon inoubliable; et une fois que l’homme a vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse plus de s’altérer d’heure en heure.
De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement, elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La machine est une esclave; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut que détruire. La machine n’augmente pas l’homme; mais au contraire, elle ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de l’activité de l’homme.
Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe, inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie, la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme, tailleur de pierre.
Certes, la machine est vivante; en cela l’homme semble s’être dépassé. La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.
La machine est vivante comme la mort.
C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active, acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos mains, qui soit encore sûr et fort.
La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un démon se joue du feu de l’enfer.
Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et qui n’est plus qu’apparence.
Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre sein et qui nous ronge.
Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts, vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir, l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.