L’AUTRE
Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu, réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au poing: les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou en bricolant huit heures dans un bureau?
Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.
Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne pouvons échapper à cette alternative: vaincre par elles ou périr par elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il avait une vertu que n’a pas la machine; c’est avec l’instrument que l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine, nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à la machine la souplesse de l’instrument.
Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des beautés neuves et déroutantes.
Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une frénésie.
MOI
Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes, entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules de la science et de l’industrie?
Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang comme un vieillard acculé à la mort.
Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité, c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des hommes? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par les coups?
Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien les reins.
Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans? Quelle déchéance macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières?
Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes avant-coureurs d’une faiblesse terrible.
Où est le sang? Où est la pureté du sang? Que sommes-nous, les hommes? Y en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous? Dans quel dédale d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la destinée de l’Espèce?