‹ Le jeune EuropéenChapitre 21 sur 26 · L’AUTRE - VI

L’AUTRE - VI

Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop connues.

DANSE

Entrée des girls: huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.

Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver; alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.

Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que la neuvième? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là. Toutes ensemble, aucune.

Entre le couple des célèbres danseurs.

Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe blanc.

L’habit noir de l’homme; le vêtement de peau de la femme.

Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est à la mesure exacte de sa peau sèche.

Longues jambes, longs bras; épaules un peu hautes, larges, droites; jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille qui voudrait durer longtemps, si longtemps.

Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses joues, et la série des sournoises influences: la nuit blanche, la macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour, le désir, l’amour manqué.

Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage; car ce corps n’est qu’un jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.

Lui? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire, exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues, dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate, aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap fin, doublé de soie ténue; au-dessus de ce pantalon, à la longue tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige et charbon.

Il est des détails infimes et déchirants: ce col, cette cravate, drôles de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus: cette réduction jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la prospérité, le luxe, puis il finit.

Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de sueur enroulés l’un dans l’autre.

Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme, ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.

Mais ces deux constructions d’étoffes et de gemmes--poil court ou épilé--dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées, une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les encadre; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras, rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte d’un épuisement méthodique, se rencontrent.

Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout.

· · ·

Deuxième entrée des girls.

Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite qu’aucune ne... Au moins je serais débarrassé de ce lot-là.

Des femmes nues, encore des femmes nues.

Femme, tu uses ton prestige.

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