‹ Le jeune EuropéenChapitre 22 sur 26 · VII - L’HOMME

VII - L’HOMME

Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur. La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un homme ou une femme paraît: les hommes et les femmes, d’un coup d’œil soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie.

C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite? Son sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une jambe gauches accentuent et rendent irrésistible.

La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus émouvant qu’un paysage célèbre: les détails grandis par le maquillage et l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas.

Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd dans le peuple: une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur misérable venin.

Et qu’est-ce qu’une chanson? Une analyse de sentiments que Chevalier mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure; elle altère discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être satisfaite.

Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner.

Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés--s’il en est qui peuvent encore naître mieux que les autres--et qui, du reste, se mêle à ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir, mais ceux qui le donnent y tiennent la première place: les cabots, les maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris pied dans l’existence: ils ne se donnent plus la peine de représenter la vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches? N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui font croire qu’on est vivant? Ils reproduisent donc bonnement chaque soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions.

On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à l’imaginaire. T. S. F. de pauvres.

L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration. Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs. Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule, confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus en plus abâtardis.

Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres abîmes.

Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi: tout ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par terre? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole; il est content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui l’accable d’allusions à un autre monde.

Tout cela importe peu. Eh quoi? Où es-tu, songe-creux? Tu es chez les hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les bourgeois.

J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir sur ses pieds le génie atroce de cette époque.

Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps.

Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des chansons pour faire rire et pleurer: c’est ainsi qu’on arrête un instant les hommes. Allons, un effort: de ma part, plus de confiance; de la leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du rudimentaire. Décadence ou renaissance? Appelez cela comme vous voudrez, ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles: bouches cousues si ce n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes: seulement des mouvements utiles. Assez de décors, de nuances: un fond qui s’efface pour que sur sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique.

Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice pure, droite, virginale.

Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de l’abondance, il faut que tu l’étouffes.

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