‹ Le jeune EuropéenChapitre 23 sur 26 · VIII

VIII

SEUL

Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme. L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là? Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux les mendiants.

Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau.

Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.

Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine. Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a échappé? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour honnir les hommes.

Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si laid; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer.

Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne me paraît un achèvement, autour de moi?

Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a droit de cité dans l’éternel; car les minutes parfaites sont éternelles. Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas réellement: mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses: le néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est.

Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais pourtant,--est-ce ma faute ou celle de mon époque?--à tout moment rien ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué.

Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée? Je voudrais me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre, l’ivresse de l’intense?

Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux d’autres époques. Je suis las de cette routine.

Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que, ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire de ma plainte.

A quoi me sert cette voiture? A aller d’un point à un autre. De là à conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je me demande: à quoi servait à Léonard la Joconde? A quoi servait au Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis? A aller aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête d’une race mortelle.

Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de Marathon. Je me demande de quoi je me plains.

Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une flamme intrépide, dans une fumée obscure; il faudrait au moins que je ne rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait. C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans le jet du sang; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand déjà l’âge commence de le refroidir.

Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire de ma respiration même? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables?

Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle, demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant, l’accomplissement du réel.

Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse chance; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la vie.

C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse; mais je ne suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui tape comme un sourd!

Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une vieille lune; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie, quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les aimais. Alors j’étais un garçon facile.

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