‹ Le jeune EuropéenChapitre 6 sur 26 · V

V

LA LIBERTÉ

Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans mais enfin je ne suis pas un homme.

Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde: d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés. Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.

Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.

Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus: depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force; la plus belle image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.

Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la fenêtre, après l’argent. Eh bien! C’est une honte. Il faudrait savoir être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament: j’ai tant de peine à installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente viagère.

Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce heureux,--et aussi un homme capable de prière--je ne voudrais pas alors renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le monde. J’aime les belles formes et les belles manières: aussi donc les maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels? L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.

Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir prêt à tout lâcher.

Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme la mère de toutes mes passions: je ne veux renoncer à rien.

Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer pour toujours les vœux ignobles: pauvreté, chasteté, humilité.

Je regrette de n’être pas un homme.

Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un enfant dans un pays, une ambition, une vanité--tout cela n’était que signaux superficiels, tout cela s’est évanoui,--mais de la suggestion abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du monde.

Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.

Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un intellect victorieux: le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son vouloir, de tuer et d’être tué? Tuer ou se faire tuer, c’est la même chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine. C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans effort? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou communiste.

Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue, d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.

Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout et je proteste.

Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au problème total.

Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience fatiguée, exsangue.

Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je l’arrache, qu’elle tombe.

Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.

En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour multiplier les formes dans le monde.

Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors, bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se resserrent à vue d’œil.

Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.

Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début: la paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les distinctions sont emportées par sa crue.

Athlète, ascète, artiste, amant: il ne s’agit plus de tout cela.

Où est maintenant le rêve? Où est maintenant l’action? Tout cela se mêle et se roule dans la liberté.

Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je avoir peur de renoncer à mon nom? Enfin je me suis perdu.

Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué du sceau de l’homme, une dernière fois.

Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout convoité, je possède tout.

J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.

J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.

Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier? Eh oui! par lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre. Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer? Je suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain; et maintenant tout le monde peut y passer: devant tous, elle refera les gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit cadeau.

J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours?

La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.

Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant les routes.

Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de foudre?

Qui a jamais lu un livre?

Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire, puisqu’il est interdit de ne rien faire.

La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi j’appelle la vie.

«Vie». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent. C’est le dieu qui a remplacé Dieu.

L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des cercles plus larges.

Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot «Vie». Je m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force intime du sang. J’en appelle à la magie.

C’est alors que d’aucuns prononcent: «Dieu», mais il me semble que ce n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les images.

Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.

LE MUSIC-HALL

Il y a un tragique moderne: c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.

Louis Aragon.

(Le paysan de Paris.)

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