‹ Le jeune EuropéenChapitre 7 sur 26 · I

I

UNE MAISON SANS VISAGE

Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant. Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans l’ombre.

Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration, les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails. Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une lumière assommante.

Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté: le nom du bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui: CASINO DE PARIS.

Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée: du plâtre sur du ciment. Il n’y a plus de pierre; elle coûte trop cher. Cette civilisation, ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.

Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui, chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur commune satisfaction.

Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il trouvera à minuit sur le trottoir.

Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer dès la porte: la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que possible: empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués, syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.

Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il était donné et promettait quelque pittoresque local:

PARIS MIS A NU

Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il sème sous les pieds des passants, parmi les crachats? Il montre l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain. Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de Deauville.

Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur, paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation mondaine. «Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux». Par le truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète corruption des classes les unes par les autres.

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