II
UNE SALLE VIDE
Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le dernier. Le rite va se nouer et se dénouer; je vais voir passer les hommes.
Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de plâtre et de sapin.
Comment est cette salle? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas? Ce n’est point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain, on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine, équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large, s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation. Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens: le soldat ne voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes mènent des destinées parallèles; chacun ne pense qu’à son individu mais il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un brouet spartiate, de plus en plus délayé.
Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un communisme étrange, fascinant, inévitable.
Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité? Pour le moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes, sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant d’être encore des visages?
Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors; l’obsession partout de l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte: il trouve la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire, du Chinois; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent d’érotisme; et pourtant un air nouveau est obtenu par le va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour? Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh! ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le sentir.
Et par là-dessus, deux catastrophes: éclairage, acoustique. L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage: sauf dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des pénombres funèbres.
La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent: un, deux. Quelle genèse jamais imaginée: le premier spectateur qui arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui remplissent tout le monde de satisfaction.
Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles le pourtour du promenoir: silhouettes perdues que fait la poussière innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués qui essaient de devenir votre ombre.
Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour de moi. Des couples, des familles, des bandes; quelques isolés obscènes.
Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.
L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel: un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur, j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le chienchien de madame X... puisqu’elle l’appelle son petit homme. Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant, arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la gloire.
Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.
Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.
Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa somnolence avaricieuse. C’est l’Art.