XII
BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE
En Benodet.
Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et rumine, tirant la langue entre les barreaux.
Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur et le sel; la brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or.
Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable. Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un taureau même...
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Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne.
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Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce, comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant leur ordre.
Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant équipage, casqués, bottés, armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu, un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang.
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Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au taureau.
La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste grave et ne dit pas un mot.
La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la tête, et semblant regarder les buissons.
Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à barbe, truffés et luisants.
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De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille propre.
Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est pas celle des animaux.
Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang: elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie rose est plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne.
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Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs. Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines: et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la lande sèche.
La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache détale en soufflant.