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XXIX - L’ILE

Un jour de Régates, en juillet.

Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.

Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre; celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond, ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et, suivant, sans la quitter, une route oblique.

Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre: c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa carapace, et sent la guerre.

Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi, rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche, et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas, qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.

Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux, abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant la Renée aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan allongé de l’hirondelle.

Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues, ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit. Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le clocher grêle de l’église...

Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est l’Ile.

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