XXX
LE PHARE
A la pointe du Coq, en Benodet.--En tout temps.
Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.
Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement; elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène, entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.
Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion de mon ennui.
La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec la mer,--la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous l’œil profond de la nuit.
Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.
Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les ténèbres frémissantes pullulent d’astres.
· · ·
Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.
Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...