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XXXI

EN FOUESNANT

Dans la saison des fraises.

Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la Cornouailles.

Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.

Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison, l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard, sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude prairie que la pluie argente.

Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore, quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et, l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au bois, les Nymphes et les Naïades blondes.

Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes, sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on aime à suivre les caprices du ciel.

Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain, les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles, prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.

La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent et tendre.

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