XXXII
ROUTE AU CRÉPUSCULE
En Clohars.--Fin septembre.
Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend, bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix, l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris d’enfant, et moins souvent des rires.
On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé, et comme frémissant, du regret de le perdre,--de le perdre à jamais.
Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.
Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une femme qui berce son enfant.
Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.
Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance, pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et, peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure, son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues, semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges. Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres, je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.
Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand meurt le crépuscule!...