XXXIII
LES DEUX MAM GOUZ[G]
Dimanche à Ben... 14 octobre.
La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,--qui n’est pas mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper, vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles s’y font coquettes...
--C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...
--Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui sait s’ils n’iront pas à la ville?
--Ils iront, vous pouvez en être sûre...
--Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il était juste...
--Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du pauvre pécheur...
--Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre ans ma place vide en terre bénite, près de lui...
Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire, menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois. La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis, ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...
· · ·
Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne, vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie... Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade, perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir... Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse, d’où elle ne sortira que morte...
Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...