‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 50 sur 91 · XLV

XLV

UN CHAMP ET LE CHEMIN MONTANT

Près de Langol...

A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir. Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.

Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la nuit,--la récolte mûre du Tartare.

Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le champ est noir.

· · ·

A Benodet, vue de la place. 3 octobre.

Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais jamais vu jusque-là.

Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.

Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.

Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.

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