II.
GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES CÉLÈBRES.
Nous avons toujours regretté de voir une branche de l'histoire universelle beaucoup trop négligée par les Thucydide, les Tite-Live, les Tacite, les Plutarque, les Rollin, les Crevier, les Lebeau, les Mezerai, etc. Cette branche est celle de la prédilection de certains grands hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que vulgaire, forme un singulier contraste avec le haut caractère et les grandes actions de la plupart de ces hommes célèbres. C'est pour remplir en partie cette lacune que nous avons réuni et classé par ordre chronologique, les goûts gastromaniques de quelques-uns de ces grands hommes, qui cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue, quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous n'avons, pour ainsi dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il a fallu proportionner le cadre à la place qui lui était destinée dans notre galerie. Passons à l'ami de Cinna, plus habile politique que friand gastronome.
AUGUSTE, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence le pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache et les figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois coups à chaque repas[84]. On voit qu'il était simple dans ses goûts et fort sobre.
[Note 84: Pierre-André Canonieri, en latin (Canonherius), savant médecin et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le XVIIe siècle, prétend dans son Traité curieux, De admirandis vini virtutibus libri III. Antverp. 1627, pet. in-8º, qu'Auguste buvait six coups par repas; mais il se trompe. (VOY. Sueton., Aug. Vita, paragr. 77.) Ce Canonieri dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il appelle la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il assure que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un souper; que Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. Le Cardinal de Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce héros, il avalait la vingtième coupe comme la première. Philippe II ne buvait que deux fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; et Strozzi, treize. Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à quatre coups, dans ses lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il n'en faille que trois pour les belles en l'honneur des jeunes déités qu'elles nous retracent, j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour les poètes.»]
APICIUS (Cælius), célèbre gastronome romain, dont le nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère (De arte coquinariâ), était passionné pour les homards, surtout pour ceux de Minturnes qui passaient pour les plus beaux. Ayant ouï dire qu'il y en avait de plus gros et de plus délicats vers les côtes d'Afrique, il frète sur le champ un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité du fait. Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les plus beaux de ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus que ceux de Minturnes, il ordonne sur le champ au pilote de revirer de bord et retourne à Minturnes où il continue à se régaler des homards de la côte de la Campanie.
Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour sa table qu'autrement, cent millions de sesterces (environ 20,379,166 fr. de notre monnaie), il régla ses comptes, et trouvant que, ses dettes payées, il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces (2,037,916 fr.), il s'empoisonna, craignant de mourir de faim.
CLAUDE, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une grande prédilection pour les champignons. Hélas! on sait que grâce à la tendresse conjugale de sa chère Agrippine, et aux soins empressés de son médecin Xénophon, ce régal le mit en moins de deux heures au rang des Dieux. C'est pourtant ce brave homme qui, voulant que tout le monde fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel il permettrait à tout convive admis à ses festins ventris crepitum edere, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur avait été incommodé pour s'être retenu devant lui, dans un repas précédent. Cet édit eût été digne de son auteur.
VITELLIUS, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous n'avons rien à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout et dévorait tout.
MARTIAL, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait un goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même en fait l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):
Inter aves turdus, si quis, me judice, certet, Inter quadrupedes gloria prima lepus.
ALEXANDRE SÉVÈRE, empereur, mort en 225, était également passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, nous apprend qu'il en mangeait un à tous ses repas.
CHARLEMAGNE, premier empereur d'Occident, mort en 814, quoique très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans les jours ordinaires, dit Eginhard, il n'y avait que quatre plats à sa table, non compris une pièce de gibier que ses veneurs lui apportaient tout embrochée, parce qu'ils savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que ce prince buvait rarement plus de trois fois par repas. Cæna quotidiana quaternis ferculis præbebatur, præter assam quam venatores verubus inferre solebant, quâ ille libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini et omnis potus adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter biberet. (EGINH., Vita Caroli Magni.)
FRÉDÉRIC, dit le Pacifique, 39e empereur d'Allemagne, mort le 19 août 1493, était fou de melon; et ce goût immodéré le conduisit au tombeau par suite d'une indigestion.
MAXIMILIEN II, fils du précédent, et également empereur d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même goût que son père pour le melon, et a terminé ses jours par le même accident, c'est-à-dire, par une indigestion de ce fruit.
ADRIEN VI, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 septembre 1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait la merluche, dit Paul Jove; mais il l'était bien davantage par la sévérité qu'il mit à vouloir réformer les mœurs.
LUTHER, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon biberon qui donnait la préférence à la bière de Torgau et au vin du Rhin.
MÉLANCHTON, premier disciple de Luther, et qui décéda en 1560, aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres petits poissons, ainsi que les légumes entremêlés de petits morceaux de viandes hachées.
LE TASSE, admirable poète italien, mort en 1595, avait une prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au four, pour les massepains et les fruits confits. Il aimait tellement le sucre qu'il en mettait dans sa salade.
HENRI IV, roi de France, mort en 1610, était passionné pour les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. Il paraît que le vin d'Arbois dont il faisait grand usage, le sauvait des indigestions auxquelles l'exposait l'excès de tels aliments.
HOCQUINCOURT (le maréchal d'), mort en 1658, avait un goût particulier pour les queues de mouton, auxquelles, disent les Mémoires du temps, il reconnaissait la propriété d'influer sur la gaîté des convives; aussi a-t-il gardé toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé le moyen de préparer des queues de mouton en caisse, que le maréchal emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle humeur.
CHARLES XII, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes pas difficile à régaler; une tartine de beurre était son mets suprême.
POPE, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait pas de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; mais il lui fallait toujours un menu friand et bien composé.
CRÉBILLON fils, littérateur français, mort en 1777, était un mangeur d'huîtres insatiable.
VOLTAIRE, mort en 1778, ne se faisait remarquer par aucun goût particulier en fait de comestibles; mais le café était sa boisson favorite; il en prenait avec excès. Il en était de même de M. de Buffon, et du marquis de Contades, qui faisait plus encore, car il refusait l'entrée de sa salle à manger à quiconque ne prenait pas deux tasses de café coup sur coup.
LESSING, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, aimait par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire la sottise d'Esaü.
M. ROGERSON, gastronome anglais, donnait, dit-on, la préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie semble le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius a dépensé, dans l'espace de neuf mois, pour sa table et en expériences culinaires, la somme de 150,000 liv. st. (3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui composait toute sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de mendiant, il employa une guinée, la dernière dont on lui avait fait la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets favori; et après l'avoir savouré avec toute la délectation d'un profès consommé dans l'art de déguster, il se fit sauter la cervelle. On peut dire que pour un gastronome, digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate fortune.
FRÉDÉRIC-LE-GRAND, roi de Prusse, mort en 1786, avait pour mets de prédilection le polenta; c'était une espèce de gâteau d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce prince rivalisait avec son ami Voltaire dans sa passion pour le café.
CHABOT le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup la pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les héros de la gueule, comme diraient Rabelais et Montaigne, parce qu'il a créé l'omelette truffée aux pointes d'asperges et à la purée de pintade. S'il ne se fût jamais occupé que de choses aussi utiles et aussi agréables, il n'eût pas péri sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton, Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, Westermann, Fabre d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet d'Espagnac, Frey, Emmanuel Frey, Gusman et Diderischen. Nous donnons cette liste complète de la journée du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de ces messieurs avaient une réputation gastronomique justement méritée.
PAUL Ier, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de foies de canards. Il accorda la grâce à un Polonais exilé, qui avait trouvé le moyen de lui envoyer de Toulouse, chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage n'altérait point la fraîcheur.
KLOPSTOCK, l'auteur de la Messiade, mort en 1803, est bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; il souriait et s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés, au saumon, à la truite saumonnée; il arrosait tout cela d'un excellent vin du Rhin. Dans ses dernières années, une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage. Parmi les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au dessert, le raisin était sa passion favorite.
KANT, le prince des philosophes allemands, mort en 1804, n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait ses délices d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, préparée au lard; d'un pudding au lard, à la poméranienne; d'un pudding de pois secs aux pieds de porcs, et de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer ces différents mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse affaire une application vraiment philosophique, il ne la quittait jamais avant quatre heures.
SCHILLER, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les jours, et, malgré cela, il buvait peu.
DE LALANDE, astronome, mort en 1807, avait un goût particulier, dont nous nous garderions bien de parler, s'il ne réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison de sa singularité. Les goûts les plus dépravés ont autant de droits à être mentionnés que les goûts les plus raffinés. On saura donc que M. de Lalande courait après les araignées, les prenait délicatement, et, malgré l'agitation de leurs pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et les avalait avec une délicieuse sensualité.
WIÉLAND, écrivain allemand très distingué, mort en 1813, se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets et de petites friandises cuites au four. Il avait aussi une tendre affection pour la truite des Alpes, tirée des vallées du Ziller; mais il était rare qu'il en mangeât; deux ans après s'en être régalé, il en parlait encore avec enthousiasme. Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise).
NICOLO, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux qu'on servait à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il injectait dans chaque tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y mettait du foie gras, des filets de gibier, des truffes, et se régalait de ce mets succulent avec le plus profond recueillement, une main sur les yeux, pour éviter toute distraction.
NAPOLÉON, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de préférence marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à vingt tasses par jour, et ne s'en portait pas plus mal. Les autres plaisirs de la table lui étaient assez indifférents[85]; aussi son chambellan affidé, M. de Cussy, gastronome renommé, a déploré toute sa vie que le sentiment de la cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire que le plus grand homme ne pouvait être complet.
[Note 85: On prétend cependant que, tous les jours, on lui servait un poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on ajoute que dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait qu'au premier mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours tenus prêts, fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir Marc-Antoine, qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses cuisines, douze sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût toujours un de cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre à table.]
LORD BYRON, célèbre écrivain anglais, mort en 1824, n'est cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de ses goûts et de ses habitudes en fait de nourriture; notez que nous ne disons point en fait de gastronomie, car son nom n'est pas digne de figurer dans les annales de cet art par excellence. Sachez donc que lord Byron ne déjeûnait ni ne soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner, se composait de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition complète, de concombres et de choux rouges conservés dans le vinaigre. Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre ou de bière de Burton. Il prenait beaucoup de thé très-fort. Après le repas, il buvait du vin et des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son génie, sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il n'eût rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais, pour du vin renversé, c'était différent, il en tirait un bon présage; consolation dont ne s'accommoderait pas un vrai biberon.
BERCHOUX, l'aimable poète qui a chanté les lois de la table (la Gastronomie), mort en 1838, préférait à tous les mets le gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés avec son jus. Ce choix est de bon goût; mais, nous le disons à regret, M. Berchoux, si habile théoricien en fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du monde pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel, il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé), plus sobre qu'un anachorète et presque aussi muet que la statue de Memnon.
SAT PRATA BIBERUNT.