II.
DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR.
Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots communs. C'est encore dans les pays lointains que nous allons en trouver d'une composition des plus bizarres; l'Amérique va nous en révéler un certain nombre dont la longueur et la prononciation paraîtront sans doute fort extraordinaires. La langue du Mexique surtout se fait remarquer sous ce rapport[43]; il n'y en a pas non plus dont les mots signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant: AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI.
[Note 43: «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun dans ses Mélanges), a la réputation de rappeler par sa dureté et ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple qui le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie qu'à l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour rendre les mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus les Européens que l'excessive longueur des mots. Cette longueur ne tient pas toujours, comme quelques savants l'ont prétendu, à la circonstance que les mots sont composés comme en grec, en allemand et en sanskrit, mais à la manière de former le substantif, le pluriel, ou le superlatif. Il en résulte quelquefois des mots de douze syllabes. Mais les Grecs en avaient de huit et de neuf syllabes. Une trop grande étendue dans les mots est un défaut, mais n'est pas une preuve de barbarie. On trouverait plutôt cette preuve dans une langue trop monosyllabique comme l'anglais et le chinois.
»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande influence sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes, jaloux d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le mexicain, comme le basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R; cependant aucun autre trait de ressemblance ne rapproche ces langues. Ne faudrait-il pas chercher l'origine de ces singularités dans un défaut d'organe chez les familles isolées qui, les premières, parlèrent des espèces d'idiomes qui, devenus ensuite ceux d'une tribu plus nombreuse, formèrent par leur réunion les langues de l'Europe?»
M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le Journal de Statistique universelle, mars, 1839, gr. in-8º, coll. 521-553, une Statistique générale du Mexique, parle ainsi des langues de ce pays dont la population compte environ 6,310,850 habitants.
«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le nombre des idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt, dont quinze ont déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets. Voici le nom de ces quinze langues:
1º Langue mexicaine ou aztèque; 2º -- otomite; 3º -- tarasque; 4º -- zapotèque; 5º -- mistèque; 6º -- mayc ou du Yucatan, 7º -- totonaque; 8º -- popolouque; 9º Langue matzalingue; 10º -- huastique; 11º -- mixe; 12º -- cakikelle; 13º -- taraumare; 14º -- tepehuane; 15º -- core.
«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque où les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque était déjà parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle; mais il est difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent tous les ministres du culte, qui étaient en même temps les dépositaires des connaissances historiques et mythologiques du pays, et l'on fit brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient de génération en génération les connaissances en tout genre. Mexico et Tezcuco paraissent avoir été les deux principaux foyers d'où partaient les rayons de ces diverses connaissances.»]
On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre.
Dans la même langue, le mot un baiser s'écrit ainsi: TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe tennamiqui, embrasser, et de deux particules ajoutées.
Chez les Hurons, grand étonnement se rend par KIATONNETCHONTANTESCANYATI.
Les mots dents gâtées se rendent par: TESQUACHAHOUINDI;
Et dents laides par: TÉCHOUASCAHOUINI.
La guerre est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY;
Et viens-tu de la guerre? par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ?
Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard, récollet; Paris, 1632, in-8º de 72 pag., qui nous les a fournies.
Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce qui signifie littéralement liqueur faite avec du jus de raisin fermenté. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses composés, rendue en français, en compte 37[44].
[Note 44: Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots composés, dans son Dictionary of the english language; London, 1784, 2 vol. in-fol. Un Anglais assez plaisant a composé, dans un moment d'humor (de gaieté), une lettre dans laquelle il a tourné en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux qu'il a combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que certains d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format in-4º d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains du docteur Maty.]
Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre trois se rend chez eux par le mot PAETARRARORINCOUROAC, dont à peine ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le nombre trois en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà.
En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression des nombres.
Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre seize se rend par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement dix et six.
Pour le nombre vingt-six, ils disent NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU;
Puis pour trente-six: NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45].
[Note 45: Ce serait une histoire assez curieuse que celle de l'arithmétique en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec les peuples civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les systèmes de numération existant jadis chez certains insulaires de la Malaisie ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel indien. Voici un abrégé du résultat de nos recherches.
Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut descendre plus bas. L'unité s'exprime par naï, et le nombre deux par be. Ainsi le mot naï-be embrasse tous les termes de leur numération.
Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; mais, comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les Yaméos de l'Amérique méridionale.
L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé ende, l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. Le radical quatre est désigné par le mot woutou; on en ignore la dérivation. On exprime le nombre huit par deux fois quatre.
Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu dans la Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins civilisées de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot lima signifie cinq et en outre la main, sans doute parce que les cinq doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte ende, pour exprimer les nombres six, sept, on dit cinq et un, cinq et deux, etc.
Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq doigts.
Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient autrefois par six, puisque leur mot ganap exprime à la fois le nombre six et le mot total.
Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, comme dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a fait des progrès. Cependant l'expression mille est la plus haute de la série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les Javanais. Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, on se serve vulgairement des expressions vicieuses de dix mille au lieu de cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. Il semblerait que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà de ces nombres. Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les Lampouns; le mot laka exprime chez eux cent mille, au sens exact.]
Le mot France s'exprime ainsi: MITTIGOUCHIOUEKENDALAKIANK; littéralement des Français pays.
Le mot anglais se rend par OUATSAKAMIKDACHIRINI.
Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.
Par exemple, le mot respirer se dit ANASATOCHIMACPA;
Et le mot vieillir, UTTOKARSUANGOPOCH.
On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une Relation ou Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis, trad. de l'allemand d'Anderson, (Par Rousselot de Surgy). Paris, 1750, 2 vol. in-12.