‹ Le livre des singularitésChapitre 24 sur 67 · II.

II.

LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII.

Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités. Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité (31 mai 1323).

Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale:

«Très Saint Père,

»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu, j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où, après maints Requiem, nous l'avons enterré honorablement et gratis.

»Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et paternelle bénédiction.

Signé J. THOMAS, chevecier.»

Il est dit dans l'Art de vérifier les dates, qui nous fournit cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la juste sévérité du Roi.»

Page 1