III.
LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier
A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.
Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année 1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur, copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous, est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en 1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui, sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur, comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible.
[Note 92: Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les cinq voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi Austriæ Est Imperare Orbi Universo, devise fastueuse qui lui convenait d'autant moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et lâche; il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des Romains dès 1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé à Gand, le 22 août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe né le 22 juillet 1478, et Marguerite née à Gand en 1480, (c'est à elle que s'adresse cette lettre). Marie mourut le 27 mars 1482, âgée de 25 ans; Maximilien épousa en secondes noces, le 16 mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc de Milan; elle mourut sans enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien, son époux, mourut à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier 1519, n'ayant pu réussir à se faire nommer pape.]
[Note 93: C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519, couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558, après avoir abdiqué en 1556.]
«Le 18 septembre.
»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue.
»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes.
[Note 94: Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il eut pour successeur Léon X.]
»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant, moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De sela aussi je me suys contenté.
»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne mains null Vénéciens.
»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja entre eos.
»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous.
»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache; car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père MAXIMILIANUS, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre.
»P.S. Le papa a ancor les vyevers dubls (les fièvres doubles), et ne peult longement fyvre (vivre).»
Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier. Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe mausolée.
Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le curieux ouvrage intitulé: CORRESPONDANCE de l'empereur Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux, par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant de l'Institut. Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8º. VOY. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux recueil de notes très-intéressantes.