‹ Le livre des singularitésChapitre 4 sur 67 · III.

III.

DE LA LANGUE MARIANNAISE.

Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des Larrons.

Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile; mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un seul et même objet. Prenons pour exemple le mot Coco, fruit du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe pendant toute la durée de son existence. Ainsi:

NIDJOUK ou NIOU signifie à la fois cocotier, l'arbre, ou coco, le fruit.

FAHA, c'est le coco sur le point de germer.

TEHÉHOK, le coco qui commence à germer.

HAÏGOUI, le coco dont les feuilles commencent à pousser.

APLOUK, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas encore de crême.

MANHA, le coco tendre et doux.

DADIK, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le degré de maturité.

MASSON, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans être cependant tout-à-fait mûr.

KANOUON, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première enveloppe.

MATOPANG, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait n'est pas doux.

GAFO, coco entièrement mûr.

POUNTAN, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre.

NAGAO, coco entièrement desséché.

BANGBANG, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide.

BOUBOULOUNG, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à l'arbre.

TCHAOUTCHAOU, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand on l'agite.

BOULÉN, coco pourri intérieurement.

TCHOUHOUT, petit Coco.

BABA, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.

ETC. ETC. ETC.

Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le Journal de la Morale chrétienne.

«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes, dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier. Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit.

»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.

»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert, vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle, des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche.

»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, de mon message?--Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui vous fournira ce qu'il vous faut?--Oui sans doute, reprit l'Indien; avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles je fais ce papier.»

On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité rendraient inhabitables sans un pareil bienfait.

Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance; cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux, les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki, par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes différents qui signifient je lave. Ainsi l'un exprimera: je me lave dans un fleuve; l'autre: je me lave la tête; un troisième: je me lave le visage; un quatrième: je lave le visage d'un autre; ou bien, je lave mes mains; je lave les mains d'un autre; je lave mes habits; je lave un vase; je lave un enfant; je lave de la viande, etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse que cette synthèse obligée....» (Voy. Histoire littéraire de la France, par J. J. Ampère).

Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc., etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler richesse.

A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince SIDI-AHMET-BEN-MOHAMED-BEN-EL-HADJI-BOUZIO-EL-MOGRANI, petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment Calife de la Medjana, en Algérie. (Journaux du 10 nov. 1838.)

Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de Djoujocarta dans l'île de Java. Les journaux du 12 septembre 1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta (sic), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle HAMANKOEBOEWONOSENOPAITINGALGONGABGURRACHMANSAYDINPANOTAGOMODE, Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre pour être écrit correctement.

Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique nommée l'ARISTOLOCHIOCORDIFLORA; elle présente un diamètre de seize pouces.

Si une autre fleur du même continent, la Raflesia, cède en longueur nominale à l'Aristolochiocordiflora, elle l'emporte sur elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.

Page 1