IV.
DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE.
Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs habitants, quelques expressions européennes également remarquables par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire, laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande. Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le second ramoneur des cheminées de la Cour, sont ainsi exprimées: KAISERLICH-KOENIGLICH-HOFRAUCHFANGSKEHRMEISTERADJUNCT.
Le contrôleur des magasins de suif de Vienne étale ainsi sa qualité: STADT-WIEN-UNSCHLITT-HANDLUNGS-AMTS-MANIPULANT, GEGENSPERRFUHRER UND OBERSCHMALZMEISTER.
Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la préface de son Répertoire de Littérature ancienne, Paris, 1808, in-8º, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres, auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs, les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux de messieurs les Autrichiens.
Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien, fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude, facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner une telle invention dans son traité de Pogonotomie, ou l'art d'apprendre à se raser soi-même. Paris, Dufour, 1769, in-12! Il l'eût placée à côté de celle de son rasoir à rabot, que lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis 1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa Pogonologie, ou Histoire philosophique de la barbe. Constantinople et Paris, Lejay, 1786, in-12. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de cette découverte.