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V.

SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.

Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7 septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse. Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom. II de leur Description des principales pierres gravées du cabinet du Duc d'Orléans. Paris, 1780-84, 2 vol. in-fol., fig. VOY. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:

«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les plaintes de ses sujets bien-aimés.

[Note 124: Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une anecdote rapportée dans les journaux anglais et français du mois de juin 1837, il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait, à raison du talent de son auteur, avoir tous les caractères de la ressemblance, voici l'anecdote:

«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme des environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: c'est le portrait en miniature de la reine Elisabeth par Hans Holbein, devant lequel cette Reine posa pour ce portrait, faveur qu'elle n'accorda jamais à aucun peintre.»

Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se faire peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean Holbein était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait vingt-un ans. Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière œuvre d'Holbein, il est présumable qu'elle a été peinte dans un âge moins avancé. Bien plus, si ce portrait a été commandé par Henri VIII, père de la princesse, et aux gages duquel était Holbein, alors le portrait aurait été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, et Elisabeth aurait eu moins de quatorze ans.

Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec cette addition:

«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en pied de la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de Civile, envoyé de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait fort curieux a été peint d'après nature.»]

»En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»

Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original, écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement, relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1º que quiconque oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée, encourrait les peines de haute-trahison; 2º que celui qui aurait l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les deux oreilles coupées; 3º que ceux qui s'aviseraient de prédire, de souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de la beauté de cette princesse.

Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes, les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, pouvaient blesser ses regards.

[Note 125: On raconte qu'un jour elle donnait une première audience à des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était à leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; elle ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient point à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue beaucoup plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut terminée et les ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était adressé le beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les courtisans s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre formel: «Eh bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah voilà une femme bien faite! puis il a ajouté une expression vive et plus que cavalière, mais que la décence ne nous permet pas de répéter à Votre Majesté.» La Reine ne se fâcha point, et il n'en résulta autre chose sinon que lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune hollandais un fort joli présent.]

Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite, des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv. 1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout ensemble.»

[Note 126: Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur le prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit condamner à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut exécuté.]

On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres, se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna, et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros.

Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses Annales pour servir à l'histoire de Hollande, qu'à chaque audience qu'il avait de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le 22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que nous le fournit la Revue britannique (mai 1838). Cet auteur ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de peau, olivastra di complessione, délicate jusqu'à la maigreur; le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans: «Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front, elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien lourd.»--«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour d'Elisabeth d'être couronnée.

[Note 127: Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, est née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19 juillet 1553, couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le 17 novembre 1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.]

Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il, s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa l'histoire.

[Note 128: Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»

Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse (qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.

Georges Puttenham, dans son Art of english poesy, London, 1589, petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains, tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne, Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.]

»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa jeunesse. Il existe à Londres une seule broadpièce (pièce d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour, son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»

On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la Reine est morte le 3 avril 1603.

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