‹ Le livre des singularitésChapitre 6 sur 67 · V.

V.

DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.

Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom de THESAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS, et un général, de celui de BOMBOMACHIDÈS-CLUNINSTARIDYSARCHIDÈS. C'est sans doute pour exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup, que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas recours à de semblables moyens, quoique son HEAUTONTIMORUMENOS fût déjà d'une certaine étendue.

Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant le sobriquet de MESSÉGYDORPOCHESTÈS, qui signifie tout simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider.

Tertullien a donné à Hercule le surnom de SCYTALOSAGITTIPELLIGER, pour embrasser dans un seul mot tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait ordinairement.

On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai, le nom de TESSARESCÆDÉCATITES. Ce mot, qui n'exprime que le nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: TESSARACONTADYOGRAMMATUM.

Passons aux modernes:

Le facétieux auteur des Bigarrures, Estienne Tabourot de Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces messieurs sous plusieurs désignations: c'est son Cacasanga REYSTROSUYSSOLANSQUENETORUM per magistrum J.-B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum germanum; Paris, 1558, in-12. L'ouvrage entier est de Tabourot: il a encore paru sous le titre de La Macaronée de S. D. T. (Stephanus Taborotius divionensis) imprimée à Lyon par Jacques Faure, 1550, (1588) in-8º. Lamonnoye fait observer que la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois ans. Elle doit être 1588.

Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare, qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les Illustres Proverbes (de Fleury de Bellingen), Paris, 1655, in-12. Ce mot injurieux est ainsi conçu: TRAIFLAGOULAMEN; et le déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots: franc normand, vrai traiflagoulamen. Voulez-vous savoir ce que signifie le mot en question? décomposez-le: trai est la première syllabe du mot traître; fla, la première du mot flatteur; goula signifie goulu, gourmand; et men veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui préféreront toujours la citation suivante extraite d'une Revue anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série de nos noms et mots bizarres.

Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M. Leber, nº 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé: «Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par le docteur des MOUSCHILIENCANTAMIERLIORODIFICQUES, Paris, Jacques Dugast, 1634, in-8º.» Ce volume, dit M. Leber, a pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.

Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur PARAFARAGARAMUS, que l'un des continuateurs de Cervantes a introduit dans sa Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la Manche; Francfort, 1750, 6 vol. pet. in-12, jolie édition.

Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé, Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa façon, intitulée la Messe en françois expliquée; Genève, 1610, in-8º, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant avec autant de goût que de génie, ARTONECROLIPSANICONOLATRIE; ce qui signifie à peu près, idolâtrie de pain, de morts, de reliques et d'images; charmante expression marquée au coin de la tolérance de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible artonecrolipsaniconolâtre.

Que dirons-nous des beaux noms d'ALETHINOSGRAPHE-DE-CLEARÉTIMALÉE, et de GRAPHEXECHON-DE-PISTRARISTE, qui se lisent au bas du frontispice de la première édition des Mémoires de Maximilien de Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château de Sully (en Orléanais), sous la rubrique d'Amstelredam[46]. Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître; car ALETHINOSGRAPHE-DE-CLÉARÉTIMALÉE signifie à peu près: véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et l'étude; et GRAPHEXECHON-DE-PISTARISTE peut se rendre par excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure. Ces louanges sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées.

[Note 46: Voici le titre exact et complet de cette édition:

Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, le Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet de ses Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples françois. A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de Cléarétimalée, et chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne des trois vertus (foi, espérance, charité), couronnées d'amaranthe, (1638), 2 vol. in-fol.

C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, dans notre Histoire des imprimeries clandestines, particulières et secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France; 1 vol. in-8º sous presse.]

Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris, la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de BICOMONOLOFALATI, dans la publication de ses charmants Colifichets poétiques; à la Chine (Paris), 1741, in-12? L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton.

Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre: MISOPHILANTHROPOPANUTOPIES, Paris, 1833, in-18. C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle.

Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation de Gilles, chirurgien anglais, comédie parade en un acte, de M. WESTICPETZEERDENSTAFFLITLEFGRAFFLTTE, Baronnet de la Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.»

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Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot PEINTHÉPHILADELMIRÉZIDARNÉZULMÉZIDORE.

Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde. Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot. L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là, seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot, Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore. Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames.

[Note 47: Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on dit Homme de lettres, pourquoi ne dirait-on pas Dame de lettres? Il serait peut-être plus régulier de dire Femme de lettres; mais Dame est plus noble et plus conforme à l'urbanité française, et Mme de Genlis était très-susceptible en fait d'étiquette et de politesse. Il est certain que personne n'a plus de droits par ses talents au titre de Dame de lettres que Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, quoique son petit bagage littéraire ne monte qu'à 132 vol. tant in-8º qu'in-12 et in-18.]

[Note 48: V. les Souvenirs de Félicie L. 2e édition, Paris, 1806, in-12, p. 275.]

[Note 49: Chose extrêmement facile pour une femme en colère.]

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M. Charles Nodier, dans son intéressant Examen critique des Dictionnaires de la langue française; Paris, 1829, in-8º, a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils sont du Curé de Meudon.

«Inconstitutionnalité, dit-il, et pourquoi pas TRANSSUBSTANTIATIONNALITÉ qui a l'avantage de faire à lui seul un vers de dix syllabes?--Inconstitutionnalité est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.--Ne croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé l'œil, et qui était en outre esperruquancluzelubelouzerirelu du talon[50]?»

[Note 50: RABELAIS, Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-18, fig. Voy. liv. IV, chap. 15, tom. II, p. 56.]

Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante et fort piquante, sous le titre de Recherches sur les causes de l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette maladie, etc. Trad. de l'allemand par KLEINGORLOFFENBACH de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur de stercologie à l'université de Neuwied. In-8º de 16 p., fig.[51].--Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur homœopathe essaya de donner à la malade un grain de noix vomique à la décillionième dilution, combiné avec un scrupule de brugine et d'amphigène, qu'on n'avait encore osé administrer que dans les maladies bléphariques et dans les cas d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil crevé, d'après le grand principe: similia similibus curantur[52].

[Note 51: Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres, de la libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de la Société des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]

[Note 52: Cela me rappelle une plaisanterie faite sur l'origine et le nom de ROBERT MACAIRE, cet homme allégorique, ce mythe, cet être fantastique qui, avec son compère BERTRAND, a si bien turlupiné tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat, médecin, avoué, auteur, propriétaire, agent de change, industriel, banquier, gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à tous les charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions pour rendre incombustible toute espèce de bois, y compris le bois de chauffage, etc., etc., etc.]

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