VI.
HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION LILIPUTIENNE.
Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer, affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension. Voyons.
Mon cher,
C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas.
Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi un grand, brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. Il me fait part d'un fait qui lui tient au cœur, et que je vous rends tel qu'il me l'a dit: «Un jour, je vis sous un tas de vieux fers, me dit-il, un grand dard de bois d'if, à six rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. Je le vois, je le tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, et puis je m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs, mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a pris deux ou trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car sans lui un gros loup, les yeux en feu, le nez en l'air, eût pu.... Oui, il m'eût mis tout en sang, et qui sait si, plus fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.
»Tel est le fait tout au long:
»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort long; c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du bourg de Saint... Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps sec et le grand chaud qu'il a fait tout le jour, je me suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain tout près d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de moi, un grand loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne me fait pas peur. Je sors de l'eau, et, crac, d'un tour de main, je me vêts, et je cours à lui à grands pas, mon dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et joint le son de mon cor à ces mots, que mon loup me voit, fuit et se met dans les blés. La peur qu'il a fait qu'il ne voit pas un gros tronc, à fleur du sol, qui le fait choir au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au fond de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. Je mets mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, puis je fonds sur lui, et je le prends par le cou, par le poil, par les reins, par tous les bouts; et, tout grand, tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur le sol, puis du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit au cœur, je le mets sur le champ à mort.
»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, je sors du trou, je le mets sur mon dos, je vais au bourg, et je le fais voir à tous ceux qui sont là. Le bruit en court dans tous les lieux qui ne sont pas loin du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on, c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est bien un loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et l'on me met dans la main des sous, des dix sous, des vingt sous; et dans mon sac, du lard, du bœuf, du veau, du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel et bon gain, tant on est sûr qu'un loup de moins sur le sol d'un bourg fait plus de bien, qu'un rat de plus dans un champ de bled n'y fait de mal.
»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des daims et des cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas bien, un vrai tour de chien. Ils ont mis un des leurs au guet dans l'un des coins du bois, pour voir si c'est bien un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un cerf ou un daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop clair, car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un daim? et il me dit d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois que c'est un daim.--Un daim! es-tu fou? Tu ne vois pas que c'est un loup?--Non, je te dis; c'est un daim; rends-le, ou je te....--Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, son nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout d'un daim.--Ça n'est pas vrai; je te dis que c'est un daim: je n'ai qu'un œil, mais il est bon.
»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort doux, je fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près du bois, que ce qu'il dit est faux; que c'est un loup et que ce n'est pas plus un daim qu'un rat ou un cerf. Je le lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, il le prend, il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa fin. Point du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt qu'un vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand coup de poing, il me rompt six dents et me met tout en sang. Moi, qui ne suis pas mou, je prends mon cœur de lion, je mets à bas mon cor et mon dard, puis à coups de pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le tiens par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je lui mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un bœuf qu'on met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent fort bien les coups et fait à son tour plus fort que n'a fui le loup. Dans sa peur, il fait de grands cris, et se plaint à tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu plus de cent coups sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur tout le corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un loup pour un daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas qu'un daim a un bois au front et que le loup n'en a pas; puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton tour; oui, c'est bien fait et très bien fait.
«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les torts sont de lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent et peu sûr; il y prend deux grands brocs d'un bon vin blanc, clair, vif et fort; il les boit à longs traits, puis se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, est-il mort? c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»
J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous tes yeux le fait de mon duc, de mon loup, de mon fou; c'est, je crois, tout ce que tu veux de moi.
Je suis tout à toi, Jean-Pic-Roch-Luc-Paul SYNALLAGMATIMONOSYLLABOBIOGRAPHUS.