‹ Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie françaiseChapitre 9 sur 15 · L’EMBRASSEMENT

L’EMBRASSEMENT

Un jour je fus ravie en esprit; attirée, élevée, absorbée dans la lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire. Pendant cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à l’instant de la descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge; il coulait des blessures ouvertes; il venait de sortir du corps. Alors dans les jointures je vis de tels déchirements, je vis les nerfs tellement étendus, et les os tellement disloqués par l’effort des bourreaux, qu’un glaive me traversa, et mes entrailles furent percées; et, quand je me souviens des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci.

J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.

L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les uns elle était plus complète, moins complète pour les autres. Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de Dieu; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres; quelques-uns d’entre eux avaient les joues colorées; il y a certaines figures que je vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que j’indiquais tout à l’heure; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il disait: «O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur: prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs; car je vous ai choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour mettre au jour ma lumière cachée et méprisée.»

Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour resplendir sur sa face et dans ses yeux; quant à l’amour qui pénétra tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6].

[6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note.

«Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses forces, ce qu’il faut pour s’unir.»

QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE

LES DEGRÉS

Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai parlé plus haut.

Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose: c’était le sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et de leurs âmes.

[7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure; ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable pour être honorée autrement que par le silence.

(_Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle._)

Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir ce jaloux qui veut posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande?

J’eus encore sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la tension des jointures que j’avais déjà vue. Il était porté à travers l’air, et volait là où marchait la procession; et cette image nous suivait, sans qu’aucune main humaine fût là pour la soutenir. Je revis mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite à la plaie du côté; et Jésus leur disait:

«Je suis Celui qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et éternellement ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est le bain de la purification vraie. Ce sang est le prix de votre rédemption. Ce cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez pas, mes enfants, de découvrir par vos paroles et vos actions cette vérité de ma voie et de ma vie, que les méchants combattent; car je suis toujours avec vous pour vous aider et vous secourir.»

Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la purification de mes fils et les trois degrés qu’elle comporte.

La première purification est une grande grâce de force qui rend facile l’absence du mal.

La seconde est une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien.

La troisième est la plénitude de la perfection, et la transformation de l’âme en Dieu.

Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme reçoit une beauté admirable. La splendeur du second degré est immense et joyeuse. Quant au troisième, il est dans le domaine de ces excès qui me réduisent au silence. Je ne peux pas en dire autre chose.

Les élus du troisième degré m’apparaissaient transformés en Dieu, de sorte qu’en eux je ne vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt glorifié; il me semble qu’il les a transsubstantiés et engloutis dans son abîme.

QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE

LA LUMIÈRE

Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à la sainte Vierge. Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui s’inclina sur ses fils et ses filles; elle était d’abord sur la hauteur immense. Elle s’inclina et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les attirant sur son cœur, elle les embrassait inégalement. On eût dit les bras tendus de l’amour. Elle était lumineuse tout entière, et semblait les absorber au-dedans d’elle-même dans une lumière immense. N’allez pas vous figurer que je voyais des bras de chair: tout cela était lumière, et lumière admirable; la Vierge, pressant les enfants contre son cœur, par la vertu de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, les absorbait en elle-même.

QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE

LES MORTS

Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François m’apparut dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici: «Avec toi soit la paix du Très-Haut.» La voix de saint François est toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre.

Chez ceux de mes fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de pauvreté, il loua beaucoup l’intention et demanda l’agrandissement pratique. Il ajouta:

«Que la bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du Dieu sans commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris, tes fils et les miens: dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ, qu’ils la manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas; car je suis avec eux, et le Dieu éternel est leur soutien.»

François louait mes fils de leurs bonnes intentions: il les fortifiait, il leur disait de marcher en paix, de l’aider dans ses desseins; sa bénédiction était si tendre, que ses entrailles avait l’air de sortir de lui pour se répandre sur eux.

Je reçus beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et mes filles; mais je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur nous la bénédiction de Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, d’être les exemplaires lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté, leur désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris ni par l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie extérieure du monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la mortification plus par votre vie que par votre discussion. Que dans tous vos actes votre intention soit dans les cieux, immuable avec Jésus et Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous parliez, ou que vous mangiez, soyez toujours occupés intérieurement dans l’intérieur de l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en lui-même, et vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander ces choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous, par les mérites de sa sainte Mère. _Amen_.»

CINQUANTIÈME CHAPITRE