10
l y eut, les jours qui suivirent, d’importantes chasses au lapin. Montés sur les chevaux de la ferme et munis d’armes à feu, ces messieurs, suivis du chevalier dont les forces étaient revenues, firent, de l’aube au soir, retentir les champs d’alentour du fracas de la poudre de guerre.
Restées seules dedans le château et tandis que M. l’abbé, avec madame d’Ortolan, s’occupait, au fond du jardin, de cultiver la tulipe, la maréchale, mademoiselle Julie, madame de Vaucluse et moi-même inventâmes cent moyens divers pour tromper ce terrible ennui que procure aux femmes délicates l’absence du sexe fort.
Premièrement, Mademoiselle ayant, à cause de la peur qu’elle ressentait dans la solitude, décidé de coucher désormais avec madame la princesse, on convint que notre appartement deviendrait lieu de réunion et que madame la marquise, aussitôt qu’elle serait levée, s’y rendrait, chaque matin et en toilette légère, afin qu’on y tînt une causerie et qu’il y eût façon de cercle.
Ce fut ainsi qu’une fois, alors que nous avions épuisé les charmes de pigeon-vole et tous ces plaisirs innocents qui sont bons pour lasser, à la fin, les plus robustes caractères, nous jugeâmes qu’il était possible d’obtenir quelque distraction en organisant, suivant la mode antique, un grand concours de beauté, de telle sorte que, ces dames s’étant habillées en déesses, je les pusse voir dans leur détail et leur décerner la palme, comme, autrefois, le fameux berger Pâris.
Chose dite, chose aussitôt faite. Les chemises s’envolèrent, et, sans prendre même le temps d’enlever leurs bas, la princesse et madame de Vaucluse, toutes brûlantes d’amour-propre et piquées d’une juste émulation, entreprirent de me détailler leurs charmes les plus méritoires.
— N’est-il point exact, commença Madame,
que les deux bijoux que voici ont grande chance de gagner la médaille ?
— Je reconnais, lui répliquai-je, qu’ils se trouvent extrêmement durs, blancs comme lys, doux comme soie, et juste assez rebondis pour remplir la main d’un honnête homme. Ce sont là, pour eux, de bonnes qualités.
— Les miens, interrompit la marquise, bien que d’excellente tournure, pèchent, je le concède, par leur taille un tantinet massive, et peut-être, au surplus, par un peu de débordement ; mais il s’agit d’examiner si, pour certains amateurs doublés de gens d’appétit, la qualité de ce morceau vaut mieux que sa quantité !
— Ma parole ! ricana la princesse, c’est à vous tuer de rire !
Et il s’ensuivit un assez long débat sur le sujet d’établir en quelle façon une pareille abondance pouvait être goûtée du vulgaire et s’il les vaut mieux pomme ou poire.
Durant cette escarmouche et comme madame de Vaucluse s’était installée à genoux sur le lit pour nous permettre de juger un autre endroit de sa personne, qu’elle avait, au reste, des plus magnifiquement disposés, Mademoiselle, fort émue d’être considérée, ainsi, dans son naturel, se livrait à ces mille manières que
l’on nomme tortillements, et, les doigts noués sur la poitrine, baissait chastement les yeux.
— Ma charmante Julie, s’écria Madame en la saisissant par le poignet, outre que, pour ma part et à cause que nous sommes liées par le cousinage, il a pu m’être permis de connaître, en y promenant la main, quelles formes sont les vôtres, pensez-vous que madame la marquise et ma servante Marie-Toinon n’aient pas dès longtemps deviné, aux rondeurs de votre corsage, les merveilles de son contenu ? Cessez donc de nous les dissimuler et tâchez de demeurer tranquille !
Ce disant, elle lui ouvrit les bras, et nous pûmes voir deux jolis globes fort ronds et aussi blancs que nacre, dont la pointe nous montrait le ciel.
— Sont-ils mignons !… s’exclama madame de Vaucluse, qui, sans nous tenir rigueur de l’avoir abandonnée au milieu de son beau point de vue, s’était levée pour jouir du spectacle.
Et elle les prit entre ses mains afin de les mieux admirer.
— De grâce… supplia Mademoiselle, ne les caressez point ainsi, ou je vais crier, malgré moi, et causer le plus affreux tapage !
Àpeine elle achevait ces mots qu’il lui vint une vapeur subite, dont elle tomba, défaillante, dans un fauteuil qui se trouvait là.
— Quelle délicate nature ! dit madame la marquise.
— Voilà, répliqua la princesse, ce que vaut aux jeunes personnes d’avoir le cœur trop grandement sensible !
Cependant, cet événement nous ayant fait perdre une heure à déboucher du vinaigre et à remuer des flacons de sels, nous entendîmes, brusquement, sonner les douze coups de midi.
— Holà, ma charmante Julie !… s’écria la maréchale, relevez-vous sur-le-champ, je vous en conjure, et finissez de tourner l’œil, car, en sus que madame la douairière, notre tante, nous attend pour se mettre à table, je sens une odeur de chapon truffé qui passe par le trou de la serrure et m’excite fortement l’appétit.
— Cela est vrai, dit Mademoiselle en reprenant connaissance.
— Hélas !… soupira la marquise, que n’avons-nous pu terminer le concours et savoir qui, de vous ou de moi, l’emportera sur le chapitre de la beauté principale, c’est-à-dire celui du fondement !
— Juste Ciel, répliqua la princesse, comment avez-vous le front d’oser discourir de la sorte, dans l’instant que le rôti se brûle !
Et toutes trois, vitement, remirent dessous leurs dentelles les tendres héros de cet aimable tournoi, certains tout blancs, certains tout roses, et quelques-uns, aussi, bruns ou blonds.