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ependant, la fin de l’été arrivant et madame la douairière ayant fait comprendre dans les termes les plus courtois que sa réserve de volailles commençait d’être fort épuisée, monsieur, madame de Vaucluse et le comte de Florentin s’aperçurent, un beau jour, que cette petite semaine qu’ils devaient passer avec nous avait eu, au moins, cinq ou six dimanches, et songèrent enfin à vider le camp.
Ce furent des adieux solennels. Le marquis, perché sur le siège au côté du cocher, et sa vertueuse épouse avec le lieutenant des gardes dans l’intérieur du carrosse, nous comblèrent, au moment qu’ils s’en allaient, des plus abondantes salutations. On agita force mouchoirs, les regards se mouillèrent de larmes ; puis, l’équipage ayant disparu au bout de l’allée principale, chacun de ceux qui restaient rengaina son émotion et reconnut aussitôt combien, des trois voyageurs qui venaient de prendre la route, l’un avait l’esprit incivil et tourné vers la grossièreté, l’autre apparemment la jambe assez facile, et le dernier plus que le nécessaire pour mériter le cocuage.
Ce sont là de ces jugements par lesquels, dès que l’on a le dos tourné, nos amis font un juste équilibre à toutes les douceurs superfines dont jusques à l’heure de notre départ ils ont bien voulu nous combler.
Les jours passèrent, ensuite, réguliers et sans le moindre tapage. M. d’Aigremont, sa ligne en main, s’en fut taquiner la carpe ; le vicomte, dévoré d’une vive humeur botanique, s’adjoignit à M. l’abbé pour soigner la rose de Hollande, la marjolaine et la tomate ; et le pauvre chevalier, en butte aux rigueurs de
Madame et travaillé par l’âcreté de son sang, résolut de courir le pays afin de trouver, s’il était possible, dans le commerce des fermières, de quoi ne se point trop dessécher d’amour.
Nous vécûmes donc fort tranquilles, la maréchale, Mademoiselle et moi, en personnes vertueuses et bien à l’abri des galants. Nous exécutions de grands travaux d’aiguille, jouions des airs au clavecin, allions quelquefois dans les prés d’alentour entendre chanter la fauvette, toutes choses des plus innocentes et propres à garder le cœur en repos ; après quoi, aussitôt qu’on avait soupé et qu’on était remonté à la chambre, je préparais l’eau de senteur, ouvrais le lit, faisais le petit ménage, et, ma maîtresse ayant remarqué, depuis que sa jeune cousine s’était mise à coucher auprès d’elle, qu’il était désormais superflu de me garder dans son appartement, à cause, surtout, que leurs causeries me pourraient troubler le sommeil, je baisais les mains de ces dames et m’en allais, au fond du vestibule, dormir dans un étroit réduit.
Tout marchait donc pour le mieux, quand, un matin, au moment que j’entrais chez Madame afin de la réveiller, je fus des plus terriblement surprise de la trouver déjà hors de son lit, les cheveux en désordre et les mains tremblantes de fureur.
— Dieu vivant ! fis-je, bouleversée, que vous est-il donc survenu ?
— Chut… ne criez point aussi fort ! me
dit-elle en montrant sa compagne qui dormait
encore, couchée le dos en l’air, et laissait voir, d’entre les draps, des beautés à vous remuer l’âme.
Et elle s’avança au-devant de moi, me conduisit jusqu’à la fenêtre, et, s’étant retroussé la manche, offrit à mon regard quantité de légères blessures dont son bras était ravagé.
— Voilà bien un triste spectacle, lui dis-je, et d’où il appert clairement que vous avez dû livrer quelque bataille.
— Épouvantable souvenir !… s’écria-t-elle en agitant fébrilement les mains.
— Serait-ce, continuai-je, que, profitant de la ténèbre nocturne, un brigand de mœurs homicides vous aurait assaillies, tout à coup, et voulu passer au carnage ?
— S’il n’était que cela !… répondit-elle… Écoutez cet épouvantable récit… Nous venions donc de fermer l’œil et étions demi-assoupies quand un bruit m’arracha au sommeil. Soudain, un quidam, traversant la chambre et butant contre le mobilier, fait irruption dans notre couche !… J’étends, aussitôt, la main… J’étends la main, vous dis-je, et je sens…
— Un poignard meurtrier…
— Point du tout !… Ne devinez-vous pas ?
Et elle me glissa dans l’oreille certain mot dont je manquai de rougir.
— Il vaut mieux ainsi ! soupirai-je.
— Mademoiselle Toinon, gronda-t-elle, ne dites point des choses malséantes… Le tout est que je frémis d’effroi et, secouant ma jeune
cousine : « Holà ! Julie, m’écriai-je, c’est l’instant de serrer les genoux ! » En même temps, j’engageai le combat, duquel, par le fait de notre savante stratégie, nous sortîmes victorieuses. Dès qu’il fut essoufflé et réduit à battre la retraite, l’assaillant résolut de s’enfuir ; mais je le saisis par son vêtement, lequel n’était, au reste, composé que d’une modeste chemise, et, Mademoiselle ayant allumé, nous le pûmes connaître et l’accabler à bon escient du plus vif vocabulaire. « Homme de peu de foi, l’appelâmes-nous, dangereux fornicateur, personnage extrêmement lubrique, rebut de tous les chevaliers ! »
— Par sainte Toinon ma patronne !… lui demandai-je, c’était donc M. de Palaffre ?
— En personne ! reprit-elle.
Àces mots, elle s’assit, demeura un moment sans parole, la poitrine agitée, puis, ayant recouvré le calme :
— Maintenant, ajouta-t-elle, versez-moi par le travers de la figure un liquide rafraîchissant et mettez ordre à mes cheveux. Je suppose que cela me ranimera.
Nous gagnâmes donc la toilette, et je commençai son habillement.
— Quelle engeance, soupira-t-elle durant que je la coiffais, que celle des garçons de vingt ans !… Tout en eux est mauvais instinct, débordement, chaleur intempestive ! Parlez-moi de ces hommes d’âge qui, possédant une humeur moins ardente et l’esprit philosophique, se savent satisfaire de peu et se déclarer au pinacle s’ils arrivent à nous passer, par surprise, la main sur les estomacs et à nous tâter le giron.
Àl’instant qu’elle se taisait, mademoiselle Julie s’éveilla, sauta du lit et accourut s’asseoir près de nous. Je m’occupai d’elle à son tour, lui passai ses bas, ses jarretières, et cachai sous quantité de rouge la pâleur dont ces émotions terribles avaient imprégné son visage.
La toilette finie, nous descendîmes dans l’enclos, où nous trouvâmes toute la société
juchée sur de longues échelles et appliquée à cueillir force raisins muscats à la treille.
Sitôt qu’il nous vit arriver, M. le vicomte, de tant de hauteur, baissa ses regards vers la terre.
— Ma cousine, dit-il à Madame, bien que, présentement, nous paraissions brûler d’une flamme toute bucolique et cédions à notre gourmandise, sachez que nous avons sujet de verser les plus grands flots de larmes !
— Tout, ajouta M. le chapelain en se choisissant une grappe, n’est que traverse ici-bas !
— Je venais donc, ce matin, reprit M. de Cadéfigue, de m’éveiller paisiblement, et fumais à peine une première pipe, lorsque M. le chevalier, l’œil noirâtre et les membres en trépidation, entra sans frapper dans ma chambre. « Maudissez-moi !… fit-il dès l’abord, car j’ai manqué, durant cette nuit et par une méchante entreprise, déshonorer notre illustre maison ; ce pourquoi je vous dis mes adieux et cours équiper, de ce pas, un cheval extrêmement rapide afin de fuir au plus vite les lieux de mon forfait et gagner le prochain port de mer, d’où je me rendrai dans quelque pays des Amériques terminer ma vie loin du monde ! » À l’instant qu’il eut achevé, il partit comme il était venu, et, me penchant à la fenêtre, je le pus voir pénétrer dans la ferme, enfourcher ma jument, la Poulote, puis disparaître à l’horizon sans entendre mes appels déchirants.
— C’est en vain, reprit M. l’abbé, que, sous prétexte de confesse, j’ai, sans retard, sondé les reins des servantes et que M. d’Aigremont interrogea, de façon solennelle, le reste de la livrée. Nul n’a rien vu, rien entendu et ne sait de quel crime il s’agit.
— Il y a là quelque mystère, répondit simplement la princesse.
— Si bien, conclut madame d’Ortolan, que je crains pour mon infortuné neveu qu’une fièvre nocturne ne lui ait retourné les nerfs et n’ait troublé le suc de la cervelle.
— Le tout est qu’il a fichu son camp, riposta M. le vicomte d’une voix entrecoupée, et qu’il est perdu pour toujours !
— Que diable ! observa la douairière, pourquoi prendre un ton si désolé ! Le chagrin qu’on a du départ des gens précipita-t-il jamais leur retour ! N’y pensons donc point, croyez-moi, davantage, et prions le Tout-Puissant qu’il nous octroie suffisamment de stoïcisme pour nous consoler au plus tôt.
— Madame, dit le chapelain, nous donne, par ces paroles, un exemple de résignation qu’il convient de célébrer sans réserve.
— C’est justice ! fit la maréchale.
— Pauvre chevalier, soupirai-je tout bas, mon pauvre petit chevalier !
Et chacun, ayant essuyé sa paupière et recouvré son bel appétit, oublia, au moins pour un moment, quelle peine lui cuisait le cœur, et reprit sur son échelle le cours de sa collation.
Ce fut, à dater de ce matin-là, une vie fertile en délices. Madame, à l’abri désormais des incursions de M. de Palaffre, recommença, en compagnie de Mademoiselle, ses promenades dans les bois d’alentour. Elles partaient, chaque après-midi, en robe de finette blanche et chapeau de soleil ; suivaient, premièrement, côte à côte, l’allée qui mène à la grand’route ; puis, se tenant par la taille comme c’est coutume aux tendres amies, montaient par les chemins couverts où les regards du vulgaire ne les pouvaient apercevoir. La nuit venue, je m’asseyais sur un banc au-devant de l’entrée de la grille, pour y attendre leur retour et rétablir leur ajustement dans le cas où la chaleur de la journée les eût forcées à
dégrafer leur corsage et à défaire leur coiffure.
— Ma bonne Toinon, me disait quelquefois la princesse durant que je renouais ainsi les rubans de sa chemise et mettais ordre à ses cheveux blonds, apprenez que j’ai le cœur tout rempli de félicité !
— Il est vrai, lui répondais-je, que rien n’est plus doux sur cette terre et plus propice à vous procurer plaisir que de mener cette vie de campagne, d’entendre le rossignol et de passer le temps, loin du tumulte de la ville, à courir les prés et les bocages. Je comprends que vous ayez grande joie.
Alors elle tournait la tête, regardait Mademoiselle et faisait la plus jolie mine.
D’autres soirs, étant dedans sa chambre, elle pâlissait tout à coup, tombait sur quelque fauteuil, mettait son front entre ses mains et sanglotait jusqu’à perdre le souffle.
— Madame, lui disais-je alors, pourquoi faut-il que l’on pleure même quand on est heureuse ?
— C’est à cause, me répondait-elle, que rien ne dure en ce monde.
Mais sa cousine ouvrait la porte, entrait sans bruit, la venait baiser dessus le front, et je voyais son visage reprendre la couleur des roses et ses yeux sourire, vitement, au travers de toutes leurs larmes.