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ous menions, de cette façon, la plus douce vie qui se puisse couler sur la terre et faisions mille gentils projets, quand, un soir que nous étions assises avec la compagnie dessous les ormeaux de la cour et prenions tranquillement le frais, nous vîmes un cavalier déboucher du fond de l’avenue et s’arrêter devant la grille.
C’était, comme je le pus connaître à cause de l’habitude qu’en ma qualité de fille de chambre j’avais des mœurs militaires, un bas officier du régiment Royal-Lorraine, lequel porte la culotte blanche, la veste bleue à revers de velours noir, la botte à la Catinat et la moustache retroussée.
Aussitôt qu’il fut introduit et descendu de cheval, il demanda que la princesse le daignât écouter sur-le-champ ; puis, ayant secoué son habit afin d’en chasser la poussière et s’étant enlevé le chapeau :
— Madame, lui commença-t-il penché
jusqu’au ras du sol, je viens de la part de monsieur votre époux vous apporter un pressant message.
En même temps il fouilla dans ses poches, et lui remit cette lettre dont elle nous donna lecture d’un accent désolé :
BILLET
J’ai livré, madame, plus de vingt meurtrières batailles ; j’ai massacré l’ennemi, brûlé un certain nombre de villes, forcé maint retranchement et réuni une prodigieuse quantité de butin ; de telle manière que, la conquête se trouvant achevée, je rentre à la capitale. Veuillez songer, en conséquence, à m’y joindre sans délai pour partager l’éclat de mon triomphe et me donner le plaisir de vous revoir.
— Comment se peut-il, demanda Madame dès qu’elle eut déchiré ce papier, qu’une aussi fameuse campagne ait été finie aussi rapidement ? Il ne restait plus, que diable ! aucune autre citadelle à prendre ni personne à tailler en morceaux ?… Voilà bien une petite guerre, et dont on fera gorges chaudes !
— Sous le feu roi, dit M. d’Aigremont en haussant les épaules, il en arrivait, Dieu merci, d’autre sorte. On savait, au moins, vous fusiller les gens tant qu’il restait un grain de poudre !
— Sacrebleu !… s’écria le bas officier, cela donne plaisir à entendre !
Cependant, madame la princesse et mademoiselle Julie s’étant levées fort précipitamment et ayant regagné leur chambre, je profitai pour courir après elles de l’instant où l’on offrit à boire à l’envoyé du maréchal et où M. d’Aigremont, caressant sa barbiche blanche, commença de raconter ses campagnes et le sac qui se fit, sous le Cardinal, de la ville des Rochelais.
— Aimable Toinon, me dit ma maîtresse aussitôt que j’eus poussé sa porte, vous tombez justement à propos pour aider ma pauvre cousine à sécher le fleuve de mes larmes. Je pleure, vous vous en rendez compte, de la plus abondante façon, et son mouchoir se trouve être déjà plus qu’à demi détrempé à force d’étancher ma paupière !
Àces mots, je tombai à genoux, lui pris les mains, les caressai, puis la baisai dessus les yeux sans prononcer une seule parole, tellement tant de désolation me mettait la tête en déroute.
— Il me faudra donc partir de ces lieux, ajouta-t-elle entre deux sanglots, vous quitter, ma divine Julie, et vous perdre sans retour !
— Hélas !… lui répondit Mademoiselle, c’eût été si douce fortune de demeurer, ma vie durant, auprès de votre personne, loin du commerce du monde et, surtout, de monsieur votre époux !
— Maudit !… s’écria la princesse, maudit soit l’état de mariage !
Ce disant, elle se leva et, saisie d’une ardeur héroïque, fut ouvrir le cabinet dans lequel suspendaient ses robes, et, les ayant lancées sur le carreau avec toutes ses frivolités, tant
bas de soie couleur gorge de nymphe et rubans de tour de col que jarretières à boucles de vermeil, me pria, d’un ton déchirant, de lui préparer son bagage ; après quoi, appelant un valet, elle ordonna qu’il courût, aussitôt, apprendre aux gens de l’écurie qu’elle partirait dès le lendemain et qu’ils eussent, en conséquence, à atteler le carrosse au moment même que le jour paraîtrait.
Le souper qui suivit se passa des plus tristement. Madame la douairière, malgré la quantité de vin dont elle usa, dans cette circonstance, pour tâcher de se mieux soutenir, fut sur le point d’entrer en pâmoison quand la princesse lui fit connaître qu’afin de combler sans retard les désirs d’un intraitable époux elle allait prendre congé d’elle aux premières lueurs du matin. Le vicomte et M. d’Aigremont se perdirent en un grand flot de discours où chacun jura à Madame de ne l’oublier jamais, et M. le chapelain, ayant levé les yeux vers le ciel, couvrit de fleurs oratoires ces fortes femmes dont parle la Sainte Écriture et qu’une jeune maréchale de France était en passe d’égaler, du moment que, par tant de presse à se rendre aux vœux de son mari, elle se montrait, comme elles, imprégnée de chaleur conjugale et confite en obédience.
Àla fin de cette rhétorique, tout le monde se trouvant accablé d’un lourd sommeil, on monta vitement se coucher.
— Hélas !… Hélas !… dit la princesse d’une voix languissante quand elle eut refermé sa porte… Voici donc la dernière nuit !
— Le bonheur est chose passagère ! soupira Mademoiselle en cachant son visage dans ses mains.
Sur quoi, j’enlevai leur toilette, leur passai la chemise de soir et, les ayant bordées dedans les draps :
— Au lieu que de pousser, dis-je respectueusement à Madame à l’instant que je sortais de la chambre, tous ces épouvantables cris, que ne songez-vous que nous partons demain retrouver monsieur le maréchal, lequel, revenant des camps où le beau sexe fait presque totalement défaut, doit brûler, sans doute, à l’endroit de votre personne d’une chaleur miraculeuse ? Voilà qui devrait suffire à vous conserver en gaîté !
— Ma petite Toinon, répliqua-t-elle, je commence à deviner que vous n’entendez rien à la vie…